La vérité sur la Marne

COMMUNIQUÉ DU COMITÉ INTERMINISTÉRIEL POUR L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE ET LA RÉFORME DE L’ÉTAT

Sous l’égide du premier Ministre, un comité interministériel s’est réuni hier, en présence du Ministre de l’aménagement du territoire et du Ministre de la réforme de l’État, pour statuer sur une question capitale. Après de multiples vérifications, il est avéré que le débit de la Marne est supérieur à celui de la Seine à la confluence des deux rivières. En conséquence, la partie du fleuve se situant en aval de cette confluence, selon tous les usages internationaux, ne s’appellera plus la Seine, mais la Marne.

Ce rétablissement du vrai nom du fleuve entraîne de nombreuses conséquences.

• Le département de la Seine-Maritime devient le département de la Marne-Maritime ; celui de Seine-Saint-Denis devient Marne-Saint-Denis ; celui des Hauts-de-Seine, les Hauts-de-Marne. Il a été aussi décidé d’enfin renuméroter l’ensemble des 101 départements en rétablissant l’ordre alphabétique, mis à mal depuis la division de l’ancien département de la Seine (qui aurait dû s’appeler la Marne), en plusieurs départements, en 1967 – sans parler de l’introduction erratique des départements d’Outre Mer. Les départements seront codés sur trois chiffres de 001 à 101, depuis l’Ain (001) aux Yvelines (101) – voir nouvelle liste en annexe.

• Le comité interministériel s’est penché longuement sur le cas de la ville de Neuilly-sur-Seine. La logique aurait voulu qu’elle soit renommée en Neuilly-sur-Marne, mais ce nom est déjà utilisé, et la ville de la Marne-Saint-Denis (067) a refusé de partager son nom avec la ville des Hauts-de-Marne (047). Ce problème aurait pu rester insoluble, mais l’histoire récente de l’éclatement de la Yougoslavie a permis au Comité de trouver une solution tout à fait rationnelle. En effet, la petite république de Macédoine, dont le nom est contesté par nos amis Grecs, s’appelle officiellement FYROM Former Yugoslav Republic Of Macedonia. Il a donc été décidé que l’ancienne ville de Neuilly-sur-Seine s’appellera désormais VACSLNDN-S-S (Ville Anciennement Connue Sous Le Nom de Neuilly-Sur-Seine). Les habitants de VACSLNDN-S-S sont les VACSLNDN-S-Ssois.

• Le comité a décidé l’embauche de 15 000 personnes au Service des Changements de Noms Géographiques (SCNG), administration nouvellement créée. Celle-ci, sous la responsabilité directe du Premier Ministre, sera chargée du changement de toute signalétique et de la modification de tous les livres en circulation, y compris les ouvrages de fiction. Le rétablissement du nom de la Marne est déclaré « Cause nationale 2015 ». Selon les projections de l’INSEE, ces mesures entraineront un impact positif sur la croissance de 0,8 % par an pendant 10 ans. En revanche, elles nécessiteront des crédits estimés à 12 milliards d’Euros par an. Le premier ministre a décidé de demander l’aide du FMI et de l’Union Européenne.

L’utilisation des anciens noms pour toutes les collectivités et lieux renommés est passible d’une amende de 1500 € et deux ans d’emprisonnement.

Dernière minute : le gouvernement vient de découvrir que la même erreur s’est produite avec deux autres affluents de la Seine : l’Aube et l’Yonne. Il a donc été décidé de deux autres plans décennaux qui suivront celui de renommage d’une partie de la Seine en Marne

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Kirinyaga. Mike Resnick

Kirinyaga est un fix-up (oui, je sais, encore un !) de Mike Resnick, publié pour la première fois en France en 1998, et que la collection Lunes d’Encre, de Denoël, vient de rééditer, dans un volume complété d’une longue nouvelle située dans le même univers, mais se déroulant bien après.

La genèse du fix-up est assez étonnante : tout est parti d’une commande d’Orson Scott Card pour un recueil sur l’Utopie qui, à ma connaissance, n’a jamais vu le jour. Le principe du recueil était précis : inventer des sociétés utopiques bâties sur des planètes terraformées pour l’occasion, avec deux contraintes : l’Utopie doit être décrite de l’intérieur par un de ses habitants, et elle doit autoriser quiconque le souhaite à la quitter !

Un programme ambitieux, dont on aimerait lire un jour le résultat final, surtout s’il est du niveau de la copie rendue par Resnick, qui avait écrit pour l’occasion la nouvelle éponyme du roman, qui suit immédiatement le prologue. Écrites sur 10 ans, l’ensemble des nouvelles composant le fix-up forme un pur chef d’œuvre !

L’Utopie imaginée par Mike Resnick est la suivante : au XXII° siècle, des kényans de l’ethnie Kikuyu décident de recréer le mode de vie de leurs ancêtres : traditions culturelles, religion et rejet du mode de vie occidental.

Le narrateur, Koriba, est le « mundumugu » (sorcier) de Kirinyaga. Au début du roman, il est encore au Kenya, et voit pour la dernière fois (pense-t-il) son fils qui ne comprends pas son choix. Koriba est un homme cultivé, qui a étudié dans les plus grandes universités américaines. Une fois arrivé sur la planète, Koriba va devenir le gardien du mode de vie Kikuyu.

Au fil du temps, Koriba est confronté à des problèmes de plus en plus grave, de son point de vue. Une génération nouvelle, née sur Kirinyaga, et qui n’a donc pas vraiment choisi d’y vivre, ne comprend pas forcément le rejet des techniques occidentales et modernes.

En filigrane, Mike Resnick soulève tous les problèmes de l’Utopie : peut-elle se réaliser avec l’accord du peuple, ou bien faut-il maintenir le peuple dans une certaine ignorance, pour faire le « bien » en dépit de son aspiration à un confort à court terme ?

Chaque nouvelle est une nouvelle épreuve pour Koriba, qui, peu à peu, perd pied, et, devient de plus en plus intransigeant.

Ce qui est très fort dans l’écriture de Resnick, c’est qu’il arrive à nous faire rester en empathie avec Koriba, bien que celui-ci devienne au fil du temps une sorte de dictateur fanatique, même si le fait qu’il n’emploie pas la force en fait un dictateur bien peu « efficace ».

La plus belle nouvelle du recueil est la troisième : « Toucher le ciel ». On est encore au début de l’Utopie, mais déjà, tout est dit. Et avec une poésie et une tristesse bouleversantes.

J’aime beaucoup aussi la dernière, « À l’Est d’Eden », certainement la plus empreinte de désespérance.

Kilimandjaro, une novella ajoutée dans le volume publiée chez Lunes d’Encre, n’est pas une suite, mais une histoire se situant dans le même univers, bien des années après. Cette fois ce sont des Masaï qui tentent une utopie, mais en essayant d’apprendre des erreurs de Kirinyaga.

Le ton est plus léger, la réflexion moins creusée, ça reste d’une lecture très agréable, mais ça n’ pas la puissance du fix-up originel. Néanmoins, il était intéressant de réunir ces textes pour avoir un autre point de vue, un autre angle de regard sur ces tentatives d’Utopie. Koriba est intransigeant, rigide, presque fanatique. Le narrateur de Kilimandjaro (un jeune historien) est pragmatique et réfléchi. Cependant, autant Kirinyaga est brutal – une sorte de coup de poing qui oblige à se poser beaucoup de questions ; autant Kilimandjaro est parfois presque « politiquement correct », naïf. En tout cas beaucoup moins fort.

Au final, cette réédition était tout à fait indispensable, voilà de très grands textes qui méritaient absolument d’être mis à nouveau en lumière.

Nouvelles traduites de l’Anglais (États-Unis) par Olivier DEPARIS & Pierre-Paul DURASTANTI
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les soldats de la mer. Yves et Ada Rémy

C’est ma période fix-up. Cette fois, il s’agit d’un livre culte de la SF française : Les soldats de la mer, d’Yves et Ada Rémy, dont j’ai lu récemment Le Mont 84, chroniqué ici. Les soldats de la mer a été publié une première fois en 1968, et est réédité régulièrement depuis. Dystopia est le dernier éditeur en date. Cette maison d’édition, à qui ont doit aussi Le Mont 84 a aussi prévu d’autres rééditions de ces auteurs, le prochain étant La Maison du Cygne.

Mais revenons aux Soldats de la mer. Les nouvelles sont situées sur un autre monde, sorte de monde parallèle (on en apprend plus sur ce qu’est vraiment ce monde au fil des nouvelles, et la dernière explique pas mal de choses) ressemblant à la Terre, mais dont les nuits sont éclairées par deux lunes. Les différentes nations se font souvent la guerre, puis peu à peu, se fédèrent entre elles. Le recueil peut être vu comme la construction au fil du temps de cette fédération, pas d’un point de vue général, mais par petites touches, par des histoires de personnages qui ont jalonné la construction de cet ensemble politique. Le sous-titre du livre résume cela à merveille : Chroniques illégitimes sous la Fédération.

Les nouvelles des Soldats de la mer sont donc principalement des récits de guerre. Mais elles sont toutes teintées de fantastique : fantôme ou mort-vivants, vampires, mondes parallèles, sirènes… Yves et Ada Rémy revisitent les mythes de façon subtile, en clair obscur. L’aspect fantastique est suggéré plus qu’il n’est affirmé. Cela donne à l’ensemble une ambiance toute particulière, et la beauté de l’écriture ne gâche rien, bien au contraire.

En refermant ce livre, une chose frappe : son intemporalité. Près de 50 ans plus tard, Les soldats de la mer est un livre absolument pas daté. Traverser 50 ans sans prendre une ride, pour un livre, c’est quand même pas fréquent. Et pour magnifier cette jeunesse éternelle, Dystopia a concocté un joli écrin à la hauteur du bijou. Une couverture magnifique (jusque dans les moindres détails, cf. le traitement du code-barre sur le rabat intérieur), une mise en page propre et sans coquille (ça devrait être la norme, mais bon nombre de petits éditeurs ne peuvent en dire autant…)

Indispensable dans toute bibliothèque, surtout d’un amateur de littératures de mauvais genre !

Paru aux Éditions Dystopia

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Lum’en. Laurent Genefort

Lum’en est un fix-up de de Laurent Généfort qui décrit la colonisation d’une planète, Garance. Cette planète a la particularité d’abriter dans son sous-sol une intelligence appelée Lum’en, qui y a été exilée par ses congénères il y a des milliers ou des millions d’années. Les humains n’ont pas conscience de cette présence. Lum’en a très peu de moyen d’entrer en interaction avec son environnement et va donc être l’observateur privilégié de l’arrivée des hommes, de leur difficulté dans cet environnement hostile, jusqu’à leur départ… La colonisation de Garance connait en effet une courbe assez classique d’une civilisation : début, croissance, puis décadence et fin, mais dans un temps accéléré par le fait que la planète n’offre pas une écologie propice à la vie humaine.

Cette planète est habitée par des êtres intelligents, les Pilas, qui ressemblent un peu à des poulpes qui habiteraient dans des arbres ; mais les colons ne cherchent pas à établir de communication valable avec eux. En effet, dans l’univers imaginé par Genefort, la reconnaissance de l’intelligence des Pilas leur donnerait des droits sur leur planète, ce que ne veulent pas les Colons, bien évidemment.

On retrouve dans Lum’en la qualité d’écriture et le « sense of wonder » du cycle d’Omale. C’est aussi une belle réflexion sur la colonisation (pas seulement d’une autre planète…).

Lum’en tel qu’il est publié aujourd’hui, a eu une gestation un peu compliqué, comme il est expliqué en préface. Deux nouvelles du recueil écrites d’abord de façon indépendante. D’autres qui faisaient partie d’un projet qui a avorté. Cependant, la cohérence de l’ensemble n’en est pas affectée. La lecture en est très agréable, j’ai juste été un peu irrité par certaines naïvetés. Par exemple, dans la première nouvelle, Genefort met en scène deux enfants qui sont élevés dès leur naissance par un seul adulte, isolés de tout, et qui, bizarrement, ont un vocabulaire incompatible avec l’éducation stricte qu’ils ont reçus… Deux ou trois fois, à la lecture, je me suis dit « Bon, réfléchis pas trop, et laisse toi porter par le plaisir de lire », un peu comme quand on regarde un film de série B de SF (voire un mythe comme la Guerre des Étoiles, dans lequel il faut accepter bruits et feu dans l’espace…).

À cette réserve près, Lum’en est un excellent bouquin, très attachant. Le Space Opera n’est pas un genre très prisé par les auteurs français. Genefort démontre au passage avec Lum’en que ce genre peut être compatible avec une certaine concision, ce qui n’est pas la moindre des qualités du bouquin.

Au final, une impression plus que positive et un vrai plaisir de lecture.

Paru aux Éditions Le Bélial

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Le fossoyeur. Adam Sternbergh

New-York, futur proche. La ville a subi quelques années auparavant une vague d’attentats, dont le plus tragique, l’explosion d’une bombe sale dans Times Square, a contaminé une partie de son territoire. Les pauvre sont de plus en plus pauvres, et les riches s’évadent du quotidien grâce à l’évolution des technologies de réalité virtuelle : sur un réseau spécialisé, baptisé « la limnosphère », ils peuvent vivre virtuellement la vie dont ils rêvent.

Spademan était éboueur. Puis il est devenu une sorte de tueur à gages. Il est contacté par un richissime prédicateur qui veut faire tuer sa fille…

Le fossoyeur d’Adam Sternbergh se lit en deux heures. Ce n’est pas le moindre de ses défauts. Non, en fait, c’est plutôt une qualité : s’il avait été plus dense, ce roman aurait carrément été indigeste.

L’un des plus gros problèmes, c’est la crédibilité du contexte. Je n’arrive pas à croire à cette ville qui parfois parait complètement dévastée, mais semble aussi continuer à fonctionner à peu près normalement. L’auteur a besoin d’un festin de pizzas ? OK, on dit qu’il reste encore une boutique qui livre des pizzas. La dernière de NY, of course. Parfois, on a l’impression que toute la civilisation s’est écroulée, mais en fait, le reste des États-Unis semble fonctionner normalement, du coup, ça sonne faux. Quant au reste du monde, il n’existe pas, bien entendu…

Tout parait factice. Surtout les procédés de l’auteur. Les personnages sont « convoqués » au fil des besoins et il expédie en deux phrases une justification pourrie de leur présence à ce moment-là.

Quant au style… Adam Sternbergh est un maniaque du retour à la ligne. Une phrase = un paragraphe. Et pour faire branché, il ne marque pas les dialogues (ou bien sa touche « – » était cassée…). Trop souvent, on a l’impression que le narrateur nous raconte un film, ou bien un autre livre (qui serait écrit par un auteur). Ça donne une sorte de synopsis maniéré.

Autre « truc » dont l’auteur abuse : une narration alternée entre le présent et le passé, à un rythme épileptique. Ça fait nerveux, ça fait moderne. Le problème étant dans le « ça fait ». Parce que là aussi, ça donne une impression de : « J’ai beaucoup réfléchi à rendre mon truc original ».

Bon voilà quoi…  J’ai pas aimé, mais au moins, je me suis pas ennuyé, c’est déjà ça. Sauf à un ou deux moments où Sternbergh veut absolument qu’on comprenne ses histoires de virtualité et les rendre techniquement crédible et là, on s’emmerde, et on regrette qu’il n’ait pas appuyé sur la touche « passage à la ligne » depuis trop longtemps.

Après que les méchants soient devenus gentils puis méchants trois ou quatre fois, tout finit bien. Et j’ai eu furieusement envie de lire un vrai livre.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Florence Dolisi
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Le balancier du temps. Jack Finney

Vingt-cinq ans après Le voyage de Simon Morley et peu de temps avant son décès, Jack Finney écrivait Le balancier du temps, suite du premier cité.

Difficile de raconter l’histoire en détail sans dévoiler la fin du premier, je vais donc m’en abstenir. Ce qu’on peut dire, c’est que Le balancier du temps insiste plus sur la notion de paradoxes temporels (le fait que le présent change si on intervient dans le passé) alors que Le voyage de Simon Morley était plus centré sur le voyage dans le temps en lui même.

Pour être précis, cette distinction est surtout valable au début du roman, parce qu’une fois que l’auteur a envoyé son héros dans le New-York de 1912, pour essayer de faire en sorte que la guerre de 14 n’ait pas lieu (d’ailleurs le point sur lequel il veut agir pour changer l’Histoire ne semble pas très crédible) l’aspect science-fictionnel passe au second plan (comme dans le premier tome) et on sent bien que Jack Finney prend son pied en nous décrivant précisément l’époque dans laquelle il a choisi envoyer son héros.

Du coup, alors que le début du roman est très excitant (on suit un  groupe de personnes qui enquêtent sur des traces d’un passé parallèle : des photos, des articles de journaux, des objets qui ne devraient pas exister, comme par exemple un badge de la seconde campagne de Kennedy), Jack Finney oublie un peu cet aspect pendant plus d’une moitié du roman. Cela reste plaisant, la plume de l’auteur est enlevée, mais ça donne une sensation de déjà vu. Et le retour au propos « temporel » vers la fin du livre est plutôt bâclé.

Pour être tout à fait honnête, alors qu’objectivement je trouve Le Balancier du Temps plus bancal que Le Voyage de Simon Morley, j’ai éprouvé plus de plaisir à lire la suite que le premier. Probablement parce que la notion de paradoxe temporel me passionne, même si elle n’est pas traitée aussi bien que je l’aurais aimé.

Il me semble clair que les amateurs du Voyage de Simon Morley apprécieront Le balancier du Temps. Les autres feront mieux de passer leur chemin. D’ailleurs, tout ceci est très théorique, Le balancier du temps n’ayant jamais été réédité depuis sa sortie chez Présences, de Denoël, en 1995. On le trouve sans trop de difficulté d’occasion, mais il faut être un peu patient si on ne veut pas le payer trop cher.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Hélène Collon
Paru chez Denoël, collection Présences

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Le Mont 84. Yves et Ada Rémy

Un roman inédit d’Yves et Ada Rémy, on avait pas vu ça depuis bien longtemps. Quant ils ont pris conscience, dans les années 70, que la littérature ne leur permettrait pas de vivre, ils l’ont un peu délaissé. Les éditions Dystopia ont récemment réédité une partie de leur œuvre. Maintenant à la retraite, Yves et Ada Rémy peuvent revenir à la plume.

Sur une planète indéfinie si ce n’est qu’on comprend que ce n’est pas la Terre, à une époque toute aussi indéfinie, deux prisonniers s’évadent d’un bagne et se réfugient dans une ancienne mine, Le Mont 84. Ils sont bien surpris d’y retrouver un étudiant en histoire qui, après un chagrin d’amour, a décidé d’y faire une sorte de retraite. Après avoir trouvé des armes cachées dans la mine, les trois hommes commencent une chevauchée meurtrière dans les environs, et la majeure partie du roman racontent la traque des forces de police pour les arrêter. À part les trois hommes, le personnage principal du roman est l’enquêteur qui fait de cette traque une affaire personnelle.

Le Mont 84 réunit tous les codes du roman noir, transposés sur cette planète inconnue, au régime politique fortement militarisé et policier. Le cocktail est assez détonnant. L’écriture du couple Rémy est acérée, précise ; le choix même des mots résonne avec le ton de polar américain des années 40 ou 50, incarné par l’enquêteur van Goës.

Parfois un peu long (il y a un ventre mou au milieu du roman), sans être rédhibitoire, Le Mont 84 est un excellent divertissement, plutôt original, et très bien écrit. C’est pas si fréquent !

Ça m’a donné envie de découvrir le reste de l’œuvre d’Yves et Ada Rémy (dont leur classique Les Soldats de la mer), que réédite Dystopia.

Paru chez Dystopia

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L’Adjacent. Christopher Priest

L’adjacent, de Chritopher Priest est le roman qui m’a le plus enthousiasmé ces derniers mois. Il n’est en revanche pas le plus facile à chroniquer ! Déjà, il est impossible de raconter l’histoire. Priest éclate complètement les codes habituels de la narration, et réussit le tour de force de garder l’attention du lecteur de la première à la dernière ligne.

La ligne narrative principale se passe dans les années 2040, dans une Angleterre devenue République Islamique de Grande Bretagne. Tibor Tarent, photographe free-lance y est de retour après un long séjour en Turquie, jusqu’à la mort de sa femme dans un attentat.

L’histoire est entrecoupée de plongées dans le passé, pendant la guerre de 14 d’abord, puis dans celle de 39-45. Avec des personnages que l’on semble reconnaitre, comme des faux doubles de ceux de l’histoire de 2040. E puis, sans crier gare, on se retrouve dans une île de l’univers de l’Archipel des Rêves (autre roman de Priest). Là encore, les personnages ne sont pas tout à fait inconnus, et évoquent ceux des autres lignes narratives.

Le point commun de toutes ces histoires semble être l’Adjacence, une technologie inventée dans les années 2020, utilisée par les militaires pour développer d’effrayantes armes bien plus destructives que les bombes nucléaires, armes qui, au fil des ans, se sont miniaturisées et sont utilisées par des groupes terroristes.

L’adjacence rappelle le Don (autre roman de Priest). La magie et l’aviation apparaissent au fil du récit, en écho à deux autres romans de l’auteur (Le Prestige et la Séparation). Christopher Priest, avec l’Adjacent, invente le roman fractal, qui contient tous ses autres romans pour en former un nouveau, dont la forme nous échappe en permanence, sans jamais abandonner le plaisir de lecture. Un tour de force magistral.

En commençant la lecture de l’Adjacent, il faut accepter se laisser porter par la magie de l’écriture de l’auteur, quitte à renoncer à trouver une explication finale, qui ne sera jamais assez complexe pour relier toutes les pistes du récit.(Et tout cas, moi, j’y ai renoncé).

Roman traduit de l’Anglais par Jacques Collin
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Roche-Nuée. Garry Kilworth

Ça y est, les éditions Scylla sont nées. Après une campagne de financement participatif rondement menée, les deux premiers volumes sont en vente. J’ai déjà chroniqué leur premier titre, une novella de Sébastien Juilliard ici.

Le deuxième titre du programme de lancement est Roche-Nuée de Garry Kilworth. Un roman paru en France en 1989 dans la collection Présence du Futur, et jamais réédité depuis.

Roche-Nuée se déroule dans un futur indéfini, dans une communauté humaine isolée par une catastrophe climatique, et dont les règles morales sont bien différentes des nôtres : la consanguinité y est devenue la règle. Bien entendu, l’une des conséquences majeures est un nombre important d’enfants naissant avec une malformation ou un retardement mental, les indésirés, qui sont tués à la naissance. Le narrateur du roman, qui n’a pas vraiment de nom – il s’appelle lui même Ombre, est une exception à cette mise à mort précoce. Mais la contrepartie de la vie, c’est qu’il est comme invisible pour les autres. Il est devenu l’ombre de son frère, Argyle. Une violente tempête d’abord, puis le réveil d’un volcan vont bouleverser la vie de cette communauté…

Roche-Nuée m’a fait penser aux roman de Silverberg À la fin de l’hiver et La reine du printemps , autant dans le ton que dans les thématiques.

Roman court, très agréable à lire, malgré quelques petites incohérences (par exemple, je trouve que l’évolution du personnage principal est trop rapide), Roche-Nuée procure un dépaysement total et livre une réflexion intéressante sur les lois sur lesquelles sont basées une société.

Une deuxième vie tout à fait méritée pour ce roman. Pour ne rien gâcher, l’objet est fort joli, j’aurais bien aimé ceci dit une petite notice biographique de l’auteur et/ou une préface de l’éditeur expliquant le choix de cette réédition.

Roman traduit de l’Anglais par Monique Lebailly
Paru aux Éditions Scylla

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Le voyage de Simon Morley. Jack Finney

Le voyage de Simon Morley, de Jack Finney, est paru en 1970 mais n’a trouvé éditeur français qu’en 1993, les éditions Denoël, dans leur défunte collection Présences (celle aux couvertures Bleu Ciel). Puis il a été repris en Lunes d’Encre en 2000, et réédité à nouveau cette année dans la même collection, dans un nouvel écrin, une splendide couverture d’Aurélien Police, la nouvelle star de l’illustration des éditeurs de l’imaginaire !

Le voyage de Simon Morley est une histoire de voyage dans le temps, une sous-catégorie vieille comme le genre (Wells, Barjavel…). Mais ici, point de machine à remonter le temps…

Simon Morley se fait recruter par un organisme étatique secret qui a découvert comment remonter le temps. La théorie est simple. Le passé existe toujours, il est là, à portée de main en quelque sorte, caché par les couches successives des temps qui lui ont succédé. En s’imprégnant du passé dans des lieux spécifiques qui n’ont pas bougé depuis l’époque dans laquelle on veut se projeter, et avec une dose d’auto hypnose, on se transporte réellement dans ce passé. Ainsi, Simon Morley se retrouve dans le New York de 1882. Après de courtes immersions pour s’assurer que la technique fonctionne, il y effectue des séjours plus long pour résoudre une énigme que lui a soumis sa compagne, un mystère lié à sa famille adoptive qui prend naissance par l’envoi d’un courrier, en 1882 justement…

Le voyage de Simon Morley est à la fois un récit classique de voyage dans le temps (on y retrouve les thématiques associés à ces histoire : paradoxes temporels, risques de transformer le présent en influençant le passé, choc des époques pour le voyageur…) mais aussi un récit très original. La méthode du voyage temporel imaginée par Jack Finney nous épargne toute description de machinerie compliquée, et, au fil du récit, le voyage en lui-même passe au second plan. Il devient une évidence et l’auteur ne s’y attarde plus. Il y a aussi l’originalité dans la forme : c’est un roman illustré de photographies et de croquis (censés avoir été réalisés par le narrateur).  Enfin, le voyage temporel est un prétexte pour situer la plupart de l’action en cette fin de XIX° siècle. Et l’auteur ne se prive pas de nous décrire l’époque dans les moindre détails.

Pour le lecteur, l’enjeu se situe là : avoir envie ou non de se laisser porter 130 ans en arrière. Pour ma part, j’ai complètement accroché, et la plume de Finney  (et la qualité de la traduction d’Hélène Collon) m’y ont bien aidé. Dès lors, si l’on accepte d’aller voyager en 1882 avec Simon Morley, le cadeau sera l’accélération de l’enquête et sa résolution dans le dernier tiers du livre. Et la cerise sur le gâteau sera la chute. Pas forcément très originale à bien y réfléchir, mais assez inattendu (pour le grand naïf que je suis).

Le Voyage de Simon Morley est un exemple parmi tant d’autres que la littérature peut être source de plaisir en restant exigeante.

(À signaler : Vingt-quatre ans plus tard, Jack Finney a écrit une suite : Le balancier du temps, qui a manifestement eu beaucoup moins de succès, publié aussi dans la collection Présences, mais jamais  réédité ensuite, même pas en poche !)

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Hélène Collon
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Le cercle de Farthing. Jo Walton

Un an après l’excellent et indispensable Morwenna, Denoël continue à nous faire découvrir l’auteure Galloise Jo Walton avec Le cercle de Farthing, premier tome de la trilogie intitulée « Le subtil changement » (qui est parue au Royaume-Uni avant Morwenna).

L’action du cercle de Farthing se situe dans une Europe alternative : en 1941, Churchill est écarté du gouvernement britannique et son successeur signe la paix avec Hitler. L’Allemagne occupe toute l’Europe et rétrocède en signe de paix les colonies française d’Afrique du Nord à la couronne britannique.

Le roman se situe en 1949. La paix entre l’Allemagne et l’Angleterre n’a pas été remise en cause. La guerre continue de façon sporadique sur le front de l’Est. Les conservateurs, et en particulier le groupe qui a usé de son influence pour imposer la paix (que l’on appelle le Cercle de Farthing) ont perdu le pouvoir mais oeuvrent pour retrouver leur place au 10 Downing Street.  Avant un vote décisif à la chambre, Le Cercle se réunit dans la propriété des Eversley, à Farthing. En plus des membres éminents du « club »,  les Eversley ont invité leur fille, Lucy, et son mari David Kahn. La mère de Lucy n’a pas apprécié le mariage de sa fille (et c’est un euphémisme) parce que Kahn est juif.

Dès le lendemain de l’arrivée des convives, Sir James Thirkie, celui qui a signé la paix avec Hitler et qui a les faveurs des pronostics pour un rôle majeur dans le prochain gouvernement est retrouvé assassiné. Un inspecteur de Scotland Yard arrive à Farthing avec son adjoint pour enquêter sur ce meurtre.

Le roman suit deux lignes narratives. L’une écrite à la première personne : l’histoire du point de vue de Lucy. L’autre à la troisième personne, qui suit l’enquête de l’inspecteur Carmichael.

Le cercle de Farthing est très bien écrit, avec la même sensibilité que Morwenna, même si c’est très différent. Sans en faire des tonnes sur l’aspect uchronique, Jo Walton campe parfaitement son Angleterre alternative. Les éléments ne sont pas assénés mais distillés en arrière plan, c’est très subtil et très bien fait.

On a à la fois l’ambiance d’un Agatha Christie pour l’aspect d’enquête sur le meurtre, et celle du film « Les vestiges du Jour » (pour la description de cette partie de l’aristocratie anglaise très très à droite et favorable à la paix avec Hitler, qui a bien existé, même si dans la vraie « Histoire », c’est Churchill qui l’a emporté).

Comme dans Morwenna, les personnages sont très attachants et très fouillés. Lucy ressemble beaucoup à celle de Morwenna, mais en version adulte.

Autre qualité : bien que ce soit le premier tome d’une trilogie, c’est un roman qui a une fin, une fin ouverte, certes, mais une fin ! Du coup, je suis impatient de lire la suite, parce que j’ai beaucoup aimé ce premier volume mais pas dans un état de frustration insoutenable !

Je conseille vivement la lecture du cercle de Farthing, et j’espère que le succès sera au rendez-vous, de façon à ce qu’on ait la joie de continuer à lire Jo Walton en Français ! Il y a de quoi faire. Jo Walton a publié à ce jour onze romans !

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Luc Carissimo
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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La longue Terre. Terry Pratchett / Stephen Baxter

La notion de multivers ou d’univers-parallèles a été assez largement traitée dans la littérature de science-fiction. Terry Pratchett et Stephen Baxter l’abordent de façon plutôt originale dans leur série de roman La longue Terre.

Le pitch : Dans un futur assez proche. Les plans d’un petit appareil se répandent sur Internet. On ne sait pas a priori à quoi il sert, mais cela devient une mode de le fabriquer, surtout chez les jeunes, et, quelque jours après la mise en ligne de ce plan, lorsqu’on déclenche l’interrupteur de l’appareil on passe sur une terre parallèle. Et cela autant de fois qu’on le veut. Ce jour restera daté comme : « Le jour du passage ». Alors qu’elle pensait être sur une Terre finie, l’humanité découvre l’infinité d’espaces, et donc de ressources. Seule restriction, mais de taille : les molécules de fer ne peuvent « traverser ».

Une fois le décor posé, Pratchett et Baxter, dans ce premier tome, vont nous faire visiter leur univers principalement au travers de deux personnages : Josué Valiente, qui a expérimenté, comme quelques autres rares êtres humains le « passage » avant même le « jour du passage » ; et Lobsang, qui est en fait une Intelligence Artificielle. Dans un dirigeable conçu par ce dernier, ils vont parcourir des millions de « Terre » parallèles.

La longue Terre est un roman de mise en place. Il ne s’y passe pas grand chose, ce qui ne l’empêche pas d’être fort agréable à lire. Les deux auteurs ne sont pas des manches, mais on a quand même un peu l’impression qu’ils sont en roue libres.

Il y a quelques petites problèmes narratifs (par exemple le chapitrage : alors que l’histoire se déroule sur trois lignes narratives, il aurait été plus logique selon moi, de découper les chapitres selon ces récits, plutôt que cette série de chapitres courts, ou parfois trois de suite sont sur une ligne narrative, sans qu’une rupture particulière justifie ces sauts de chapitre. Certes, c’est un détail, mais ça n’aide pas la lisibilité).

Et aussi quelques petites incohérences. Le fait que le gouvernement américain veuille garder la main mise sur l’ensemble de son territoire (dans tout le multivers) est présenté comme une source de problème. Qu’est-ce qui empêche les colons de s’établir sur un autre territoire que celui des Etats-Unis, sur les Terres parallèles, pour échapper à ce pouvoir ? Les auteurs semblent ne pas y avoir pensé (et par ricochet, les personnages du roman !).

On aurait pu s’attendre au meilleur des deux auteurs : l’humour de Pratchett et la hard-science de Baxter, ce n’est pas vraiment le cas. Les deux caractéristiques principales de ces deux auteurs semblent au contraire s’être émoussées. C’est amusant, sans être hilarant. Et ça n’a pas la précision des meilleurs romans à coloration scientifique de Baxter.

Au final, La Longue Terre est un bon divertissement, même s’il atteint assez vite la limite du projet de commande qu’il semble être. Et ça semble fonctionner d’un point de vue commercial : prévu à l’origine comme une trilogie, voilà qu’un quatrième tome est prévu pour cet année (alors que le troisième paraitra en France).

Roman traduit de l’Anglais par Mikael Cabon
Paru chez L’Atalante

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L’île au trésor. Pierre Pelot

Hélios, la collection de poche des Indés de l’imaginaire (collectif créé par Les Moutons Électriques, Mnémos et Actu SF) réédite ce mois ci un roman de Pierre Pelot de 2008, L’île au trésor, hommage, comme son nom l’indique, au roman de Stevenson.

Pour être honnête, je ne suis pas sûr d’avoir lu l’original. Et, si c’est le cas, il y a de forts risque que ce soit dans un version « digest », traduit à la hache, lorsque j’étais gamin. Mais bon, l’univers de ce roman est dans notre inconscient collectif, même sans l’avoir lu.

Pierre Pelot, cet auteur prolifique et éclectique dont j’ai lu et apprécié récemment des romans de pure SF (voir ici), transpose l’histoire dans un futur pas très lointain, mais qui a subi de plein fouet la crise climatique qui nous pend au nez : montée des océans, inondation des côtes et tout le toutim. Mais ce n’est pas le but du roman qui reste très allusif sur la catastrophe écologique, et sur ses conséquences dans le monde.

Le sujet primordial du roman, c’est l’aventure. Et aussi les pirates et un trésor. Coup de jeune assuré pour le lecteur : ce livre fait carrément retomber en enfance. On entre très facilement dans la peau de l’adolescent -narrateur et on vit l’aventure avec lui.

L’écriture est agréable, pleine d’humour à deux niveaux : l’humour de l’adolescent facétieux, mais aussi sa naïveté. Le bouquin se dévore assez vite, bien qu’il soit assez dense.

Lire L’île au trésor de Pierre Pelot, c’est l’assurance de passer un bon moment à la fois régressif et jouissif, un peu comme manger un paquet de ses bonbons favoris.

Paru aux Moutons Électriques – Collection Hélios (originellement chez Calmann-Lévy – Collection Interstices Octobre 2008)

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Le Paradoxe de Fermi. Jean-Pierre Boudine

J’étais assez impatient de lire Le Paradoxe de Fermi, parce que je m’attendais à lire un roman traitant de rencontre avec des extra-terrestres. En effet, le paradoxe énoncé par le physicien Enrico Fermi peut se résumer rapidement à la question : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? »

Or, nul extra-terrestre dans le roman de Jean-Pierre Boudine. Le roman est un récit post-apocalyptique qui prend la forme du journal d’un des rares survivants (du moins le suppose-t-il, l’effondrement des moyens de s’informer l’empêchant de vérifier cette intuition), qui s’est réfugié dans les Alpes, pour fuir les bandes et la violence des zones urbaines. Dans son journal, le narrateur nous parle de sa difficile survie, et aussi de ce qui l’a amené là où il en est, et donc, en arrière plan, de l’effondrement de la société, dû à une crise économique systémique (la chute de Lehman Brothers à la puissance 10, pour faire simple). Et de fil en aiguille, il en arrive à réfléchir sur le paradoxe de Fermi, d’où le titre.

Le Paradoxe de Fermi n’est pas formellement un grand roman. La forme du journal n’est ni très originale ni propice à de grandes envolées littéraires. Le thème post-apocalyptique n’est pas non plus une grande nouveauté (peut-être parce que l’action se déroule en partie en France, j’ai beaucoup pensé à Malevil, de Robert Merle).

Et pourtant, grâce principalement à la réflexion amenée sur le paradoxe de Fermi, le roman m’a profondément marqué. Je trouve son dernier quart particulièrement brillant. Je ne discuterai pas ici de l’hypothèse de Jean-Pierre Boudine pour résoudre le paradoxe, pour ne pas déflorer ce qui fait l’essentiel du livre, mais en tout cas, elle m’a impressionné, je ne l’avais jamais lu ailleurs (peut-être parce que je ne suis pas spécialiste du sujet), et elle s’intègre très bien au récit, renforçant l’aspect désespérant et pessimiste de l’ambiance.

Roman court, qui se lit quasiment d’une traite, Le Paradoxe de Fermi est une réflexion indispensable sur l’état du genre humain.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Il faudrait pour grandir oublier la frontière. Sébastien Juillard

La création d’une maison d’édition est une aventure qui se fait rare, et est surtout très hasardeuse. La librairie Scylla, située à Paris dans le XIIe arrondissement, spécialisée dans les littératures de l’imaginaire, a lancé un financement participatif pour créer Les éditions Scylla, avec un programme de lancement de deux titres, dont la novella chroniquée ci-après. Celle-ci est la première, d’une, je l’espère, longue série de textes d’exactement 111 111 signes, ce nombre devenant le nom de la collection. (Le deuxième titre est la réédition d’un roman de Garry Kilworth : Roche-Nuée).

J’ai eu accès à ce texte en ma double qualité de souscripteur et de blogueur.

Il faudrait grandir pour oublier la frontière est une novella inédite de Sébastien Juillard, répondant donc à la contrainte formelle des 111 111 signes soit un peu plus de 74 feuillets.

C’est une anticipation d’un futur assez proche, une quinzaine d’années, se situant dans la bande de Gaza. Une paix précaire y est installée sous l’égide de l’ONU. Bien qu’il se décale dans le temps de quinze ans, Sébastien Juillard parle de choses très actuelles. Sa vision de l’évolution du conflit israélo-palestinien est tout à fait crédible. Sa vision du futur en général tout autant. Du point de vue de l’évolution technologique, le texte m’a fait penser à certains romans de Ian Mc Donald.

Les personnages sont bien campés, ce qui n’est pas une mince affaire pour un texte somme toute assez court. On sent d’ailleurs parfois que le texte pourrait largement se déployer sur une plus grande distance.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue, plutôt la captation d’un moment particulier, d’une ambiance, et l’écho que ce moment fait résonner chez les personnages. L’écriture est précise, ce qui n’empêche pas une langue imagée et riche.

Pour un coup d’essai, c’est une réussite, et ça m’a conforté dans mon envie d’aider cette maison d’édition à voir le jour.

La campagne de financement participatif se trouve ici et dure jusqu’à la fin février. Il manque environ 40% du financement à ce jour.

À paraitre aux éditions Scylla

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En des cités desertes. Lewis Shiner

En pleine révolution zapatiste dans le Chiapas, au Mexique, quatre américains sont confrontés aux mythes ancestraux du pays où vivaient les Mayas il y a bien longtemps. Voilà le pitch, en une phrase d’En des cités désertes, de Lewis Shiner. John Carmichael, un grand reporter, est à la recherche du scoop de sa vie. Thomas et Lindsey recherchent Eddy, frère de Thomas et ex-mari de Lindsey, disparu dix ans avant, qu’ils croyaient morts, et qu’ils ont vu sur une photo de magazine récent.

En des cités désertes est à la fois un roman de guerre et un roman d’aventure fantastique qui mêle légendes mayas, surnaturel et archéologie. Une fois commencé, il est difficile de le refermer sans l’avoir terminé. J’ai complètement accroché à l’écriture nerveuse, mais qui ne néglige pas la psychologie des personnages, plutôt fouillés.Et puis, le Mexique des Mayas, c’est le dépaysement garanti. Bizarrement, la couverture me fait irrésistiblement penser à Vol 714 pour Sidney d’Hergé (qui ne se déroule pas du tout au même endroit !).

J’ai pioché ce roman complètement par hasard dans ma pile de livre « à lire », je ne le regrette pas. Écrit il y a vingt-cinq ans, publié en France plus de dix ans après, il n’est plus dans l’actualité (on y parle beaucoup de la politique extérieure de Reagan), mais n’en est pas pour autant démodé. Les faits réels ne sont pas un simple élément du décor, mais ne gâchent pas le plaisir de la narration. L’équilibre entre les deux est excellent.

Une bonne surprise, donc, malheureusement épuisée chez Denoël, et jamais repris en poche. On le trouve cependant facilement en occasion.

Roman traduit de l’Anglais (U.S.) par Jean-Pierre Pugi
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Un monde flamboyant. Siri Hustvedt

J’ai découvert Siri Hustvedt il y a quelques années en lisant son roman Tout ce que j’aimais. J’ignorais alors que c’était une femme (le narrateur du roman est un homme), et qu’elle était mariée avec Paul Auster. Et j’avais trouvé cet excellent roman très « Austerien ».

J’ai lu depuis d’autres romans de l’auteure, et d’ailleurs Un monde flamboyant est le second de ses romans que je lis cette année (j’ai lu, sans le chroniquer, l’excellent Un été sans les Hommes, il y a quelques mois).

Je ne suis pas sûr que Siri Hustvedt apprécie beaucoup la première phrase de cette chronique, qui prend une coloration ironique assez particulière à la lecture de son dernier roman, Un monde flamboyant.

L’auteure y trace la biographie d’un personnage totalement imaginaire, Harriet Burden, artiste plasticienne, mariée à un galeriste très célèbre, enfermée dans le rôle de « femme de ». Après la mort de son mari, elle décide de monter une mystification en exposant ses œuvres, à deux reprises, sous le nom d’artistes hommes (assez mineurs de surcroit), complices, bien entendu, de sa mystification. Les expositions ont un écho supérieur à tout ce qu’elle a connu par le passé. Elle veut achever sa démonstration avec une troisième expo, mais va être la propre victime de sa mystification, le faux-auteur s’appropriant la paternité entière de l’expo…

Là où le roman de Husvedt est brillantissime, c’est qu’il ne s’agit pas du tout d’un récit linéaire, mais (mystification pour mystification !), il est présenté comme l’enquête d’une journaliste sur Harriet Burden. Et d’ailleurs, ce n’est pas non plus le récit de l’enquête, mais le matériel documentaire de cette enquête imaginaire : carnets-journal de l’artiste, interview des proches, critiques de journaux…

C’est donc par touches successives et sous des angles et points de vue différents que se dessine le portrait d’Harriet Burden. La force immense de ce roman, c’est que ce qui pourrait être un exercice de style barbant se transforme en un portrait aussi flamboyant que le monde de l’artiste.

Ni froid, ni clinique, le roman est en fait traversé d’émotions : la rage de l’artiste, la tristesse de sa vie, l’affection qu’elle porte à ses proches, son humanité profonde… Le roman est aussi, on s’en doute une réflexion sur la féminité et sur la place des femmes dans le monde de l’art.

Ce roman est absolument vertigineux. Un de mes coups de coeur de l’année 2014 !

Roman traduit de l’Américain par Christine Le Bœuf
Paru chez Actes Sud

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Rites de Sang. Glen Duncan

Rites de Sang clôture la trilogie ouverte avec le Dernier Loup-Garou et poursuivie avec Tallula. Le roman se déroule quelques années après Tallula. L’étau se resserre autour des « créatures », vampires et loup-garous. Le Vatican les pourchasse, et l’opinion publique est sur le point de connaître leur existence, ce qui ne manquera pas de faire réagir les gouvernements.

Le roman est à trois voix : celle de Tallula, l’héroïne du deuxième tome, celle de Remshi, le plus vieux vampire, né il y a plusieurs milliers d’années, et celle de Justine, sa « familière » (c’est à dire son « adoratrice-domestique-dévouée »).

Tallula voit Remshi dans un rêve érotique récurrent, et, alors que garous et vampires sont plutôt comme chiens et chats, elle y est sensible au point de se détourner de l’amour de Walker, son amant. Remshi, lui, fait le même rêve mais pense que Tallula est la réincarnation de la seule femme qu’il a aimé (une garou), disparue il y a des milliers d’années. Justine essaie de se venger des bourreaux de son enfance.

Courses poursuites autour du monde, traquenards, batailles de pieds : la recette est la même que dans les deux premiers tomes. Et ça fonctionne tout aussi bien. Je dois dire que le regard désabusé sur notre monde de Jack Marlowe, dans le premier volume, m’a un peu manqué.

L’effet de – bonne- surprise est un peu passé, et si je n’ai pas lâché le livre jusqu’au bout, parce j’avais envie de connaître la fin, j’ai été moins marqué par celui-ci que par les deux autres. Glen Duncan étire un peu trop son récit, et un dégraissage d’une cinquantaine de page n’aurait pas nui.

Ça n’en reste pas moins largement au dessus-du panier de la littérature « loup-garous – vampires », un excellent divertissement qui garde un bon niveau d’écriture.

Reste juste à espérer que Glen Duncan ne cède pas à la facilité en nous faisant une nouvelle trilogie, le sujet étant à mon avis largement épuisé…

Roman traduit de l’Anglais par Michelle Charrier
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Trois oboles pour Charon. Franck Ferric

Trois oboles pour Charon, publié en Octobre 2014 dans la collection Lunes d’Encre des éditions Denoël, est un roman d’un jeune auteur français, Franck Ferric, dont je n’avais pas entendu parler auparavant, mais qui avait quand même publié deux romans et deux recueils de nouvelles.

Dans ce roman, l’auteur revisite le mythe de Sisyphe, un homme qui, pour avoir osé braver les dieux, est condamné à l’immortalité, ou, plus exactement, à retrouver inlassablement la vie après la mort. Il ressuscite, d’époque en époque, sur des champs de bataille. A chacune de ses morts, Charon l’attend sur les bords du fleuve Acheron et veille à ce que la malédiction soit respectée en le renvoyant dans le monde des vivants. Et immanquablement, Sisyphe retrouve la vie à proximité d’un théâtre de guerre, oubliant tout ou presque de ses vies passées. Au fil du temps, les dieux désertent la vie humaine, et la condamnation de Sisyphe n’en parait que plus insensée.

L’écriture de Franck Ferric est formidable. On plonge carrément dans cette ambiance à mi-chemin de la mythologie et du fantastique. Ce n’est pas un sujet qui me passionnait a priori, mais j’ai été séduit par le style, et par les aventures de ce Sisyphe à travers temps.

Alors que cela aurait pu devenir répétitif (il ressuscite, il meurt, il croise Charon, il ressuscite, et ainsi de suite), la variété des lieux dans lesquels Sisyphe retrouve la vie permet au roman de ne pas tomber dans cette ornière.

Malgré ses qualités, ce roman n’a pas réussi à me réconcilier avec un genre (la « fantasy mythologique ») qui décidément ne m’intéresse guère. Sans compter que dans le genre, bon nombre n’effleurent même pas la qualité littéraire de celui-ci…

Au final, donc, je suis partagé entre un bon moment de lecture grâce à une plume largement au-dessus de la moyenne, et un ennui poli dû au sujet qui n’a pas déclenché mon enthousiasme.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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La lumière d’Orion. Valerio Evangelisti

Les éditions La Volte continuent leur formidable travail éditorial autour de la série Nicolas Eymerich, l’inquisiteur de Valerio Evangelisti avec la publication du neuvième opus de la série, inédit en France La lumière d’Orion. La fin approche, il ne reste qu’un volume, le dernier, également inédit, qui sortira en 2015.

La lumière d’Orion est construit selon le modèle des autres volumes de la série : une trame narrative principale centrée autour de l’inquisiteur, et une ou plusieurs autres, secondaires, à une époque différente.

La trame principale se déroule en 1366, Eymerich embarque avec les Croisés à Constantinople. Comme chaque fois, il se retrouve mêlé à un phénomène mystérieux, en lequel il voit l’expression de Satan, et qui trouve son explication dans les trames narratives secondaires. Cette fois, ce sont des géants qui viennent hanter Constantinople, tous les jours au petit matin.

L’intrigue est bien menée, c’est toujours aussi agréable à lire, mais j’avoue être un peu lassé par la mécanique répétitive des différents romans du cycle. De plus, j’ai été frustré par le manque de développement des intrigues secondaires, qui, cette fois, m’intéressaient plus que le personnage d’Eymerich, dont j’ai l’impression d’avoir fait le tour.

Un roman d’une qualité tout à fait honorable, donc, mais qui a perdu le côté original des premiers, un caractère qui faisait beaucoup à l’attrait que cette série exerçait sur moi. Evangelisti a eu au moins le mérite de ne pas trop tirer sur la corde, puisque le cycle a une vraie fin. Rendez-vous donc pour l’ultime volume, qui clôturera en beauté, je l’espère, ce cycle.

Roman traduit de l’Italien par Jacques Barbéri
Paru chez La Volte

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