Murmures à la jeunesse. Christiane Taubira

Quelle mouche a donc piqué François Hollande lorsqu’il est venu proposer aux deux chambres réunies en congrès à Versailles une révision de la Constitution intégrant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, vieille revendication de l’extrême droite et de la droite dure depuis des années ? Était-il obnubilé par l’unité nationale au point de croire qu’elle consistait à s’emparer des thèses les plus dures du camp adverse, et confondant par là même unité nationale et ralliement à l’adversaire (une conception bien cynique, mais qu’on voit se mettre en place depuis trois ans sur tous les plans : si la gauche se rallie aux idées de la droite, alors, dans les faits, on peut donner à croire que tout le pays est d’accord sur tout, oubliant que les appareils politiques ne sont pas le reflet des opinions) ?

La boîte de Pandore ouverte, arriva ce qui devait arriver : un déferlement d’idioties sur le sujet, autant chez les défenseurs du projet que chez ses opposants, démontrant, les uns et les autres, qu’ils parlaient du sujet sans connaître l’histoire et la réalité de notre code de la nationalité.

Ce n’est pas le moindre des mérites du petit livre de Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse : elle met en perspective notre code de la nationalité, retrace son parcours mouvementé, ancré dans notre Histoire commune, cette Histoire commune qui fait Nation, ce mot qui envahit, à tort et à travers la bouche de nos gouvernants pour masquer leur impuissance.

Rappelons en deux mots le projet constitutionnel. Aujourd’hui, on peut déchoir de sa nationalité française des citoyens ayant acquis cette nationalité par naturalisation, durant quelques années qui suivent cette naturalisation (dix ans, je crois). Pour des faits extrêmement graves, bien entendu, dont les crimes de terrorisme. C’est le seul cas prévu par la loi (alors qu’il existe bien des façons d’être français). L’idée est de l’étendre à tous les Français, mais, comme des traités dont nous sommes signataires nous interdisent de rendre des gens apatrides, un petit génie a eu l’idée magnifique de l’étendre aux Français binationaux, c’est-à-dire des gens qui sont nés français, mais qui, par les hasards de l’histoire, ont aussi une autre nationalité. Le Conseil d’État ayant jugé ce projet peu compatible avec la constitution, notre président décida de proposer de changer celle-ci !

Penchons-nous un moment sur les idioties proférées depuis cette annonce. Certains opposants au projet ont déclaré que cela remettrait en cause le droit du sol. Hors sujet ! On peut être binational en ayant acquis la nationalité française par droit du sang (je rappelle qu’est français tout enfant dont l’un des parents est français – où qu’il soit né). Quant aux défenseurs du projet, la liste des bêtises est bien plus longue. Christiane Taubira répond à ceux-ci, en remettant le débat au niveau qu’il n’aurait jamais dû quitter : pourquoi la nationalité n’est pas un droit parmi d’autres, mais un droit fondamental, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme.

Cette mesure infâme (et infamante pour celui qui la propose) serait la réponse au fait qu’un terroriste, par ses actes, s’exclut de la communauté nationale. Il serait difficile de dire l’inverse, mais c’est là que le bât blesse : la communauté nationale n’est pas liée à la nationalité. La Nation, en revanche, est responsable de ses « enfants ». C’est elle qui juge et punit. On ne renvoie pas ses enfants qui ont commis un crime, fut-il le pire. D’autant que certains zélés trouvent déjà qu’il ne faudrait pas restreindre la mesure aux crimes, mais l’étendre aux délits.

« Osons le dire : un pays doit être capable de se débrouiller avec ses nationaux. Que serait le monde si chaque pays expulsait ses nationaux de naissance considérés comme indésirables ? Faudrait-il imaginer une terre-déchetterie où ils seraient regroupés ? Quel aveu représente le fait qu’un pays n’ait les moyens ni de coercition ni de la persuasion envers l’un de ses ressortissants ? Quel message d’impuissance, réelle ou présumée, une nation enverrait-elle ainsi ? »

Par ces questions et les réponses qu’elle y apporte, Christiane Taubira aborde le deuxième thème fort de son livre : le questionnement sur les causes de l’embrigadement de jeunes gens dans le djihadisme. Ce questionnement que Manuel Valls avait balayé d’un coup de menton avec cette phrase terrible : « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Manuel Valls serait bien inspiré de relire (je ne lui fais pas un procès en inculture en écrivant lire au lieu de relire…) Hannah Arendt, pour qui « C’est dans l’absence de la pensée que s’inscrit le mal ».

Christiane Taubira insiste aussi sur la fonction protectrice de la constitution. Elle est là pour définir nos grands principes. Lorsqu’on s’inquiète de la portée du texte, l’exécutif répond qu’il ne concerne que les terroristes. Alors, pourquoi inclure les mots suivant « définitivement condamné pour un acte qualifié de crime ou de délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation » dans le texte (on verra s’ils sont bien repris dans le texte définitif) ? Lorsqu’on s’apprête à donner les clés du pays à une Marine Le Pen, on devrait réfléchir à deux fois avant de bricoler la Constitution. Quelle serait la définition que donnerait un gouvernement autoritaire de l’« atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation » ?

Quelques jours après avoir écrit ce court texte (moins de 100 pages), et quelques jours avant sa parution, Christiane Taubira démissionnait, enfin, du gouvernement. Comment en aurait-il pu être autrement alors qu’elle conclut son texte par :

« Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience ».

Le texte se veut être une adresse à la jeunesse, mais concerne bien tout le monde. Écrit de la belle langue qu’elle utilise lors de ces plus beaux discours (celui qui concluait la discussion parlementaire sur le mariage pour tous, par exemple), truffé des citations poétiques qu’elle affectionne (quitte à parfois se mélanger les pinceaux, comme lorsqu’elle attribue la chanson La Quête à Jean Ferrat, alors qu’elle est de Brel), c’est un message clair, fort et essentiel en ces temps de confusion intellectuelle et de pauvreté de la pensée.

Paru aux Éditions Philippe Rey

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Le Nexus du Dr Erdmann. Nancy Kress

Le Nexus du Dr Erdmann, de Nancy Kress, est le deuxième titre paru dans la collection « Une heure lumière » des Éditions Le Bélial. Il a obtenu le prix Hugo dans sa catégorie en 2009.

L’histoire se passe dans une résidence pour personnes âgées. L’un des pensionnaires, le Dr Erdmann, est un physicien réputé ayant participé à l’opération Ivy (série de test thermonucléaires américains dans les années 50). Malgré ses 90 ans, il continue de donner des cours à l’université. Les résidents sont victimes de malaises simultanés, sur lesquels s’interrogent le Dr Erdmann, un médecin et une aide-soignante. La vérité sur ces pseudo-malaises va largement dépasser les hypothèses ou le scepticisme des uns et des autres.

Récit classique, mais de très bonne facture, Le Nexus du Dr Erdmann est à la lisière de plusieurs genres : un peu de hard-SF, une pincée de fantastique, dans un récit mené comme une enquête policière. Les portraits des différents résidents de l’hospice permettent à l’auteur une bonne dose d’humour : le Dr Erdmann est un vieux grincheux sympathique, il côtoie avec une certaine condescendance une impayable commère, une allumée new-âge, et une ex-star de la danse classique.

Le ton et l’ambiance m’ont beaucoup fait penser à certains récits de Philip K Dick. C’est d’ailleurs le principal reproche qu’on pourrait faire au texte : il n’est pas d’une originalité folle. Mais c’est aussi une de ses qualités : dans son classicisme, il est une sorte d’hommage aux grands de l’âge d’or de la SF.

En définitive, un texte tout à fait honorable pour ce deuxième volume de la collection, qui naît sous d’excellents auspices.

Novella traduite de l’anglais (États-Unis) par Erwann Perchoc et Alise Ponsero
Paru aux Éditions Le Bélial
– Collection « Une Heure Lumière »

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Dragon. Thomas Day

Pour fêter ses vingt ans (ou bien est-ce un hasard ?) Le Bélial lance une nouvelle collection : « Une Heure lumière », qui se propose de publier des novellas, un format de texte qui n’avait pas vraiment de place, jusqu’à présent dans nos contrées. Des jolis petits livres avec de belles couvertures à rabat, un prix raisonnable (8,90 € et 9,90 € pour les deux premiers titres) : voilà un joli écrin pour une multitude de textes qui pourront dorénavant arriver jusqu’à nos yeux de lecteurs francophones. Et peut-être aussi déclencher des vocations chez nos meilleurs auteurs français.

Pour débuter le programme : deux titres : Dragon, de Thomas Day, et Le Nexus du Docteur Erdmann (qui fait l’objet d’une autre chronique, ici). Deux autres titres sont annoncés en février, et deux autres plus tard dans l’année.

Le Bélial joue clairement sur l’effet « collection ». Les livres portent un numéro sur la tranche, les couvertures sont du même illustrateur (Aurélien Police), avec une charte graphique qui identifie la collection au premier coup d’œil. Si les ventes suivent, aucun souci éditorial à se faire : il existe dans le format de la novella des dizaines et des dizaines de titres multiprimés d’excellente qualité jamais traduits, de quoi assurer plusieurs années de publication.

Dragon, de Thomas Day, se déroule en Thaïlande, dans un futur proche. Sur fond de bouleversement politique et de catastrophe climatique, Dragon raconte la traque par un policier d’un assassin qui s’attaque aux touristes qui viennent dans le pays pour assouvir leurs désirs pédophiles. Concernant l’histoire, je laisse les lecteurs la découvrir sans en dire plus. Elle est beaucoup plus complexe que cette phrase de résumé ne pourrait le laisser croire. Teintée de fantastique, nourrie de la connaissance parfaite du pays par l’auteur, très bien écrite, cette novella place aussi le lecteur devant la question suivante : est-il moral de s’affranchir des lois pour supprimer des monstres (en l’occurrence les pédophiles) ?

Les chapitres du récit sont numérotés dans le désordre, l’auteur s’en explique ici. Pour résumer, Thomas Day a travaillé un peu comme un réalisateur de cinéma, écrivant par fragments, dans le désordre et effectuant ensuite un travail de montage. Ce qui est original, c’est cette numérotation, qui met en avant ce travail, alors qu’il est en général transparent pour le lecteur. Par curiosité, j’essaierai de relire le texte dans l’ordre de numérotation des chapitres, mais je ne l’ai pas encore fait. Quoiqu’il en soit, l’ordre choisi du « montage » est très bon, et imprime un rythme haletant à l’histoire.

Véritable « coup de poing », Dragon place la barre très haute en terme de qualité pour cette nouvelle collection, on espère que le défi sera tenu par les textes suivants !

Thomas Day a écrit un scénario de BD tiré de Dragon ainsi qu’un scénario de film. À suivre !

Paru aux Éditions Le Bélial – Collection « Une Heure Lumière »

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Histoire de la Violence. Édouard Louis

Deux ans après En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis publie son deuxième roman : Histoire de la Violence, que l’on sentait attendu au tournant par certains, mais aussi attendu tout court par d’autres, dont je fais partie, ceux qui ont été frappés par le talent du jeune auteur (voir ici ma critique du premier roman).

Histoire de la violence est le récit d’une nuit, celle du 24 décembre 2012, au cours de laquelle le narrateur, Édouard, en rentrant chez lui, rencontre Réda, un jeune kabyle, le fait monter dans son appartement et se fait agresser, violer et menacer de mort par ce dernier.

Un an plus tard, en visite chez sa sœur qu’il n’a pas vu depuis des années, Édouard lui raconte la scène. Peu après, il entend sa sœur restituer le récit à son mari.

Le roman est un entremêlement de la voix de la sœur, des pensées qui assaillent Édouard en entendant ce récit (il corrige parfois sa sœur en pensée, ou bien s’interpelle pour tenter de s’expliquer à lui-même ce qu’il a ressenti) et du souvenir de la soirée et des jours qui suivent (visite à l’hôpital, puis au commissariat) par le narrateur lui-même. Le tout forme un tableau vu d’angles, de regards, de points de vue différents, et à des distances différentes.

Cette construction est tout simplement vertigineuse et réalisée avec un brio encore supérieur à celui du précédent roman, qui montrait déjà la capacité d’Édouard Louis à capter des voix si opposées, et à faire du langage populaire un matériau littéraire. La voix de la sœur du narrateur, une espèce de flot continu, imagé, fatigant presque, hypnotique, contraste avec la voix du narrateur : analytique, d’un niveau de langage forcément bien plus élevé. On percevrait presque, au travers de ces deux voix, deux systèmes de pensée, ou, en poussant un peu loin, un système de pensée et un autre système où le flot envahissant de la parole empêche la pensée.

La lucidité et l’intransigeance du narrateur vis-à-vis de lui-même donnent un ton très particulier, qui éloigne la complaisance et la commisération, et laisse le lecteur à distance d’un voyeurisme malsain.

Deux histoires se catapultent : celle d’Édouard, qu’on a découvert dans Eddy Bellegueule, et qui est rappelée ici, par petites touches, l’histoire d’une enfance dans un milieu prolétaire, voire sous-prolétaire (milieu dont s’est sorti Édouard) et celle de Réda, enfant d’un immigré Kabyle qui a vécu dans un foyer Sonacotra à son arrivée en France, c’est-à-dire l’histoire d’un autre prolétariat.

Comme son titre l’indique, ce récit est aussi une histoire de la violence, parce qu’Édouard Louis ne se contente pas de raconter, il développe aussi une pensée. Sans nous l’asséner, mais au travers du récit. Il pense la violence des rapports entre les classes, le racisme, l’homophobie, les rapports de domination de notre société.

À l’heure où l’on est encore en état de sidération face à la phrase prononcée récemment par Manuel Valls : « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », lire Édouard Louis est quasiment un vaccin contre cette négation de la pensée.

La violence apparaît aussi bien dans la rencontre entre Édouard et Réda qu’à l’hôpital, au commissariat, et l’on se demande parfois si la société permettra au narrateur d’en finir avec Eddy Bellegueule, tellement on veut l’y ramener. Et chacun pourra se demander si l’on peut tout à fait en finir avec son propre Eddy Bellegueule !

Pour ne rien gâcher, j’ai trouvé la fin du roman particulièrement réussie. Une sorte d’état de grâce à la fois dans l’écriture et dans le choix du point où le récit finit.

Édouard Louis est un auteur majeur. Sa jeunesse, son génie, sa capacité à développer une pensée, une réflexion, autour de son travail artistique me font beaucoup penser à Xavier Dolan (un autre génie de ce début du XXIe siècle, et je vous assure que je n’emploie pas ce mot à la légère). On attend la suite de son œuvre avec impatience, mais aussi avec une grande confiance. Ces deux premiers romans ne peuvent pas être le fruit du hasard.

Paru aux Éditions du Seuil

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Les Continents Perdus. Anthologie présentée par Thomas Day

L’anthologie Les Continents Perdus est parue en 2005. Je ne sais pas si, il y a dix ans, c’était déjà un OVNI, mais aujourd’hui, il serait inimaginable de voir une sélection de novellas (format peu goûté dans nos régions) d’auteurs assez peu connus (le plus réputé est Lucius Shepard, et encore, sa célébrité est confinée au petit monde de la SFFF). Tout ça pour dire que c’est bien dommage. Peut-être, si le succès avait été au rendez-vous, aurions-nous eu droit, dans la collection Lunes d’Encre, à d’autres anthologies thématiques de cette qualité.

Les continents perdus regroupe donc cinq textes, cinq récits de voyage au sens très large du terme. Pour certains, il s’agit de voyage intérieur, pour d’autres d’errance plus que de voyage planifié. Une sous-thématique se dégage aussi largement : la dimension politique et sociale des textes est évidente. Quoiqu’il en soit, autant le dire d’entrée de jeu, il s’agit de cinq bijoux.

Le prométhée invalide, de Walter Jon Williams, est une uchronie se déroulant au début du XIX° siècle, peu après la bataille de Waterloo. Elle met en scène la rencontre supposée entre Lord Byron, militaire dans cet univers plutôt que poète, Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein, et son mari, le poète Percy Shelley, sur fond de bouleversements après les guerres Napoléoniennes. On y voit aussi la genèse de l’œuvre de la romancière, quelques années après cette première rencontre. Une bonne entrée en matière pour cette anthologie : entre Belgique et Suisse, on ne peut pas dire qu’il s’agisse du Grand Voyage, mais le dépaysement temporel, lui, est certain.

Tirkiluk, d’Ian R. Macleod est plutôt une nouvelle qu’une novella, c’est le texte le plus court de ce recueil. Pour le coup, voyage et dépaysement total, avec ce journal d’un scientifique en mission au pays Inuit, en 1942, alors que la guerre gronde en Europe. Une occasion de se plonger dans le mode de vie extrême des habitants de ce pays. Et d’être entraîné, avec le personnage principal, dans leurs coutumes et leurs légendes.

Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana de Michael Bishop est mon texte favori de l’anthologie. On est plongé au cœur de l’apartheid, en 1988, au travers des mésaventures d’un Afrikaner qui ne peut plus ignorer la réalité du régime de son pays lorsqu’il est mêlé à une rafle, par un malheureux concours de circonstances. Sa peau de la « bonne » couleur le préservera des ennuis, mais cette expérience le changera à jamais. Énorme réflexion sur la façon dont on peut vivre dans un régime dictatoriale en spectateur, sans réaction, tant qu’on n’est pas confronté aux réalités. Mais ce texte, nimbé d’une touche subtile de fantastique, est bien plus que ça, puisqu’il visite aussi la Théorie des Cordes. Superbe.

Le train noir, de Lucius Shepard m’a beaucoup fait penser aux passages de la Tour Sombre, de Stephen King, qui se passent dans un train. En empruntant un train mystérieux pour y retrouver son chien qui s’y est refugié, un clochard se retrouve dans une contrée qui semble hors du monde, dans une autre dimension, peut-être. Il y retrouve des compagnons de galère qui ont tous atterris là par le même moyen. Où sont-ils ? Au purgatoire, dans un jeu vidéo, dans un monde parallèle ? Chacun a sa théorie. Mais peut-être qu’en reprenant le train, pour aller plus loin, notre protagoniste trouvera-t-il la réponse à ces questions ? Encore un très grand texte, qui a inspiré l’illustration de couverture de l’anthologie.

Et pour finir, Le pays Invaincu, Histoire d’une vie de Geoff Ryman. C’est peut-être le texte le moins accessible du recueil, mais probablement le plus puissant. Je dois dire que sans le paratexte de l’anthologiste, je n’aurais pas compris que le pays décrit dans le texte était le Cambodge, et qu’il m’a fallu visiter ensuite la page Wikipedia sur ce pays pour saisir les implications du texte. L’histoire est racontée par une jeune femme qui subit les événements (prise de pouvoir par Khmers rouges, puis envahissement par le Viet-Nam), les décrit avec ses mots à elle, et avec une ignorance totale des enjeux géopolitiques. On ne sait jamais si le monde teinté de fantastique qu’elle dépeint (dans lequel les maisons sont vivantes, par exemple) est celui dans lequel elle vit, ou bien si c’est son imagination qui le crée. Mais peu importe : au final, la réalité de ce qu’elle vit n’a que faire des enjeux politiques de son pays, et sa description imagée et naïve n’en est que plus cruelle.

Il est rare qu’arrivé à la fin d’un recueil de texte on ait l’impression d’une si grande homogénéité dans la qualité. Et si l’intention de départ était de créer d’autres anthologies de ce genre, on ne peut que regretter que ça ne se soit pas fait. Alors, parce qu’il n’est jamais trop tard (le livre est toujours disponible), je conseille vivement cette superbe anthologie.

Anthologie traduite de l’Anglais par Jean-Daniel Brèque
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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D’après une histoire vraie. Delphine de Vigan

Après Rien ne s’oppose à la nuit, roman pour une large part autobiographique, racontant l’enquête de l’auteur sur la vie de sa mère, Delphine de Vigan vient de publier D’après une histoire vraie, l’histoire des quelques années qui suivent la parution d’un roman autobiographique par une narratrice se prénommant Delphine et dont les bribes de vie qu’elle nous laisse voir ressemblent furieusement à la vie de l’auteur elle-même…

Mais la curiosité de savoir si ce roman-là est autobiographique ou autofictionnel disparait bien vite face à l’intérêt de l’histoire racontée. La narratrice du roman n’arrive plus à écrire, et, dans cette période fragile, elle se laisse vampiriser par une femme rencontrée à l’époque de sa prépa littéraire et dont elle ne se souvient absolument pas. Peu à peu, de service rendu en écoute attentive, l’amie, désignée par la seule initiale L. devient omniprésente dans la vie de Delphine, prend le contrôle de ses liens avec l’extérieur, la coupe de tous ses amis et finit par vouloir diriger sa trajectoire littéraire.

Mais est-ce aussi limpide ? Qui est vraiment L. ? Existe-t-elle vraiment ?

Delphine de Vigan brouille les pistes jusqu’à la dernière ligne, et livre ainsi au travers d’un roman palpitant, qui se dévore d’un bout à l’autre, une réflexion passionnante sur le rapport entre fiction et réalité, ainsi que sur les ressorts de l’écriture.

Extrait :

— Et alors ? Tu as la chance d’avoir entre les mains quelque chose que tous t’envient. Tu ne peux pas agir comme si cela n’existait pas, comme si cela ne t’appartenait pas. Oui, l’écriture est une arme et c’est tant mieux. Ta famille a engendré l’écrivain que tu es. Ils ont créé le monstre, pardonne-moi, et le monstre a trouvé un moyen de faire entendre son cri. De quoi crois-tu que sont faits les écrivains ? Regarde-toi, regarde autour de toi ! Vous êtes le produit e la honte, de la douleur, du secret, de l’effondrement.

 

S’il est un roman de la rentrée littéraire à ne pas louper, autant que ce soit celui-ci ! Sa fin fournira, de surcroit, une source inépuisable de discussion sur ce que chaque lecteur en aura compris.

Paru aux Éditions JC Lattès

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Utopiales 2015 (Anthologie)

Depuis 2009, ActuSF édite une anthologie à l’occasion du salon Utopiales qui se tient chaque année à Nantes. Cette année, le thème de l’anthologie est la Réalité. Plus exactement les Réalités. Treize nouvelles sur un thème suffisamment large pour englober des approches très différentes.

Le recueil s’ouvre sur un long texte, qui est en réalité le début du futur roman d’Alain Damasio : Fusion. Bien qu’assez rebuté par les afféteries typographiques que l’auteur affectionne (donner du sens avec des ( > et autres [[, ou par une mise en page farfelue, est bien inutile si le texte est fort, et une preuve d’impuissance si le texte ne suffit pas à faire passer son message – pour Une Maison des Feuilles génialement réussie, il y a des dizaines de contre-exemples complètement ratés), j’ai été assez emballé par ce texte.  L’histoire part du postulat qu’on peut arriver à accéder à la mémoire de quelqu’un en s’injectant un extrait de ses fluides corporels. Damasio applique ce principe à l’histoire d’une réfugiée qui a perdu la mémoire suite à un traumatisme. Deux hommes qui l’ont pris sous son aile, et qui en sont amoureux, vont essayer de l’aider à retrouver le traumatisme qu’elle a oublié. C’est beaucoup moins original que ne le laissent paraître les originalités typographiques et de mise en page (désolé d’insister !), mais c’est très bien troussé, et donne envie de lire le projet en entier, qui, en plus, devrait associer plusieurs auteurs.

Autre très bon texte, déjà lu dans Fiction : Les aventures de Rocket Boy ne s’arrêtent jamais, de Daryl Gregory. Un texte qui s’intègre bien dans le thème, mais qui n’est pas un texte relevant des littératures de l’imaginaire, au fond. Le seul lien, c’est l’amour de deux gamins pour la SF. Ils passent leur temps à bricoler des films amateurs « à la Star Wars », dans un contexte familial tragique pour l’un des deux. Le tout raconté en flash back par l’autre, vingt ans après !

Le thème de l’enfance est abordé aussi par Laurent Queyssi, dans Pont-des-Sables, avec un procédé assez similaire au texte précédemment cité, c’est-à-dire un adulte qui se souvient vingt ans plus tard d’un épisode traumatique de son enfance, mais avec une coloration largement plus fantastique. Excellent texte là aussi, qui, je trouve, n’a rien à envier à celui de Gregory. (Pour pinailler, je note juste une petite erreur. À propos d’une 2CV, l’auteur écrit : « Une blonde (…) a baissé le siège avant pour que son frère puisse s’en extirper ». Or, les 2CV Citroën étaient des 4 portes, et donc on en sortait de l’arrière en… ouvrant la portière !)

D’un bon niveau aussi : Immersion, d’Aliette de Bodard. Une étrange histoire de dépendance à une machine dont le premier but était de faciliter la communication entre différentes espèces extra-terrestres.

Welcome Home, de Jérôme Noirez transpose le concept de ces cités-forteresses à l’américaine pour ultra-riches dans une extra-territorialité virtuelle, dans laquelle aucune loi n’a plus cours. Intéressant.

Très beau texte de Charlotte Bousquet sur la maladie d’Alzeihmer : Coyote Creek.

Dieu, un, zéro, de Joël Champetier, est un peu au dessous des textes précédents, à cause d’une fin un peu bâclée. Dommage : l’idée de ce centre de recherches en robotique financé par des églises sur un malentendu était excellente.

Reste six autres textes, allant de l’anodin à l’inintéressant, pour rester gentil. La signature d’un Robert Silverberg, par exemple, ne suffit pas à rendre un texte excellent. Bien sûr, il a de la bouteille, une technique impeccable, mais dans Smithers et les fantômes du Thar, c’est au service de pas grand chose.

Au final, sept bons textes sur treize, c’est plutôt honorable et la lecture de l’ensemble reste très agréable.

Recueil de nouvelles paru aux éditions ActuSF

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Le Rêve du Démiurge – Intégrale 1/3. Francis Berthelot

Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot est un cycle de neuf livres dont le dernier vient de paraître, après une odyssée éditoriale compliquée, puisque ce ne sont pas moins de six maisons d’édition qui ont participé à la naissance de ces neufs romans.

À l’occasion de la sortie de l’ultime volume du cycle de Francis Berthelot, L’Abîme du Rêve, en coédition Le Bélial / Dystopia, ces deux maisons d’éditions rééditent une intégrale du cycle, en trois volumes : le premier en cette fin d’année, le second en 2016 et le troisième en 2017, trois volumes intégrant chacun trois romans. Pour ma part, je découvre le cycle avec le premier tome de cette intégrale, constitués des romans : L’ombre d’un soldat, Le jongleur interrompu et Mélusath.

L’ombre d’un soldat n’est pas un roman fantastique. Cette coloration n’imprègnera le cycle qu’à partir du troisième roman. Olivier, personnage principal du roman, est un enfant de 7 ans au début de l’histoire, au milieu des années 50, et on va le suivre jusqu’à son adolescence. Sa famille vit dans un petit village de la Drôme. La fin de la guerre a laissé pas mal de fantômes, en particulier chez les parents d’Olivier. L’enfant comprend qu’on lui cache des choses sur sa mère, et va essayer par tous les moyens de connaître cette histoire. Sa quête le mènera, lorsqu’il sera à l’aube de sa vie adulte, jusqu’à un petit village allemand. L’ambiance de cette après-guerre, dans laquelle cohabitent espoir de renouveau et stigmates du passé proche, imprègne le roman. L’écriture de Berthelot est précise mais aussi poétique. Les personnages sont très attachants. Dès la lecture de ce premier roman, on a envie de se plonger dans l’ensemble de cette œuvre.

Le jongleur interrompu se déroule en Bretagne, quelques années plus tard. C’est un roman totalement indépendant du premier. Il se déroule dans l’univers d’un cirque qui vient d’arriver dans un petit village, autour de deux personnages principaux : un orphelin, Petrel, épileptique que tout le village considère comme un peu attardé et le jongleur du cirque, Constantin. Et quelques personnages secondaires dont Lily-Rhum, la voyante du cirque. Constantin est très malade, une maladie qui n’est jamais nommée et qui pourrait être le SIDA si ce n’est que ça ne colle pas au niveau des dates. Disons que c’est une allégorie du SIDA, en tout cas les symptômes sont assez similaires. Entre Petrel et Constantin va se nouer un lien entre l’amitié et la relation père-fils de substitution. Cette amitié pousse Petrel à trouver le courage d’en savoir plus sur son passé (sa mère est morte quand il était très jeune, il ne connait pas son père). Sur des thèmes proches de L’ombre du soldat, Berthelot tisse une narration très différente, mais garde les qualités du premier roman : personnages attachants, écriture ciselée et poétique. Un deuxième bijou.

Le troisième roman, Mélusath, est réellement l’acte de naissance du cycle : Olivier, devenu amnésique, qui se fait appeler Gus, croise Lily-Rhum. L’histoire se déroule au sein d’une troupe de théâtre. L’actrice principale, Katri, rencontre Gus, qui peint des trompe l’œil dans la rue, et l’invite à se présenter au directeur du théâtre, Wilfried, qui cherche un décorateur pour sa prochaine pièce. Katri s’est éprise de Gus, bien plus jeune qu’elle, mais elle se rend compte qu’il n’a d’yeux que pour Wilfried. Gus peint une fresque dans le théâtre, sur laquelle il représente Mélusath, le génie du théâtre. Ce dernier prend vie et va insuffler un nouveau départ au théâtre qui périclitait, tout en obligeant les protagonistes à affronter leurs propres démons. Gus/Olivier lutte pour retrouver sa mémoire et les démons de son passé, Katri est obligée de s’interroger sur sa vocation d’actrice, tandis que Wilfried doit assumer sa place dans la pièce qu’il est en train de monter. Avec ce troisième roman, le cycle est sur des rails prometteurs. L’écriture de Berthelot gagne encore en densité. Le fantastique commence à imprégner le cycle. Un thème se dégage des trois romans, en étant particulièrement fouillé dans celui-ci : la découverte de soi.

Attendre un an pour lire la suite va être une torture. Tous les romans sont trouvables en occasion, mais je crois que j’attendrai le temps qu’il faut, pour faire durer le plaisir et aussi avoir le plaisir de lire ce cycle dans le bel écrin que lui ont concocté Dystopia et le Bélial.

Projet en coédition Dystopia Workshop et Le Bélial

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L’Évangile selon Eymerich. Valerio Evangelisti

Il aura fallu seize ans à Valerio Evangelisti pour écrire l’ensemble du cycle des 10 volumes racontant les aventures de l’inquisiteur Nicolas Eymerich. Et il aura fallu dix-sept ans d’un parcours éditorial compliqué pour que l’ensemble du cycle soit enfin traduit et publié en France chez un même éditeur. (Payot et Rivages avait commencé la publication du cycle en 1998 mais s’est arrêté au sixième volume, et sans l’extraordinaire travail des Éditions La Volte, nous n’aurions jamais eu les quatre derniers volumes.)

Mais voilà qui est fait, et, aussi longtemps après avoir lu les premiers volumes, c’est avec un réel plaisir que j’ai pu enfin connaître la fin de ce cycle. Pour ne rien gâcher, ce dernier volume L’évangile selon Eymerich est un des tous meilleurs de la série.

Les romans de cette série reposent tous sur la même mécanique (qui a pu lasser certains lecteurs) : trois lignes narratives entremêlées, la principale se déroulant à l’époque de l’inquisiteur Nicolas Eymerich, les autres dans un temps différent.

Pour ce dernier volume, l’une des lignes narratives nous emmène dans le passé, et nous fait découvrir l’enfance de l’inquisiteur, et sa découverte de l’inquisition, alors que son destin monastique est déjà tracé. J’ai trouvé que cette histoire n’était pas assez creusée, mais c’est souvent le cas des histoires secondaires dans les autres romans du cycle.

L’histoire principale est de facture classique (pour la série), et met en scène un Eymerich vieilli et fatigué, mais toujours aussi rigoriste et impitoyable. D’Espagne au sud de l’Italie en passant par la Sicile, il pourfend l’hérésie. Il enquête sur la mort d’un ancien confrère de l’ordre des Dominicains, Ramon de Tarrega, qui a puisé dans l’alchimie et la kabbale suffisamment de mage pour essayer de déstabiliser, à son profit, la géopolitique sicilienne. Eymerich ne croit pas à sa mort et traque l’hérétique au cours de son périple, alors que des manifestation surnaturelles renforcent sa conviction que son ennemi est bien vivant.

Valerio Evangelisti est toujours très précis dans sa description de l’époque, cette fois, il s’attarde sur les manœuvres de Cour autour de la Sicile.

C’est toujours avec le même plaisir que j’ai lu ce dernier livre de la série, qui boucle le cycle en abordant à la fois l’enfance d’Eymerich et la fin de sa vie. Au fil des épisodes, le personnage est devenu de plus en plus complexe. Et, dans une pirouette (que je ne dévoilerai pas), l’auteur offre même à son personnage, dans ce dernier volume, une forme d’immortalité.

Roman traduit de l’Italien par Jacques Barbéri
Paru chez La Volte

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Baltimore. David Simon

En 1988, David Simon, journaliste au Baltimore Sun, a passé l’année entière au sein de la police criminelle de sa ville. Il en a écrit trois ans plus tard un documentaire fascinant, décrivant jour après jour le fonctionnement de ce service de police. C’est de ce document que sont nées les sources d’inspiration de la série culte The Wire, pour laquelle David Simon participera au scénario.

L’une des particularités de ce document, c’est que l’enquêteur ne se met absolument pas en scène, il n’apparait pas dans la narration. Celle-ci est centrée sur les inspecteurs et leurs enquêtes. On découvre ainsi les méandres du fonctionnement de la police américaine, l’importance de la politique du « chiffre », l’obsession quasi-quotidienne du taux d’élucidation des crimes,  parfois même au détriment de l’efficacité réelle.

Un autre aspect fascinant, c’est le fonctionnement de la justice américaine, que l’on connait un peu par les films et les séries, et qui est si différente de notre justice. Cet aspect est forcément abordé, vu que c’est bien la police qui prépare les dossiers d’accusation. Et parfois, l’enquêteur est appelé comme témoin.

Il ne ressort pas beaucoup d’optimisme de la lecture de ce document. Coincés entre la montée de la violence et la difficulté de faire aboutir les affaires qu’ils traitent devant la justice, le quotidien des enquêteurs est fait de beaucoup de frustration.

Le livre se lit comme un roman. Un peu roman policier (mais avec l’angle exclusif de l’enquêteur), et aussi peinture sociologique d’un microcosme avec ses règles et ses interactions humaines : les luttes de pouvoir, les amitiés et les antipathies. Les protagonistes sont parfaitement décrits, on entre complètement dans leur tête, partageant leurs réflexions, leurs espoirs et leurs doutes.

Bien sûr, au travers de ce document, c’est une peinture de la société américaine de la fin des années 1980 que nous livre David Simon.

Le document est utilement complété par une postface de l’auteur écrite quinze ans plus tard, après la fin de la série The Wire (on y découvre le long chemin vers le succès du document, dans un premier temps boudé par les grands journaux) et par un texte court de l’un des protagonistes du document.

Baltimore est absolument addictif. Cette immersion dans les recoins les plus sombres de la ville, par le biais du travail policier, vaut bien des romans.

Récit traduit de l’Anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié
Paru chez Sonatine (disponible en poche chez Points)

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Ainsi naissent les fantômes. Lisa Tuttle

Lisa Tuttle est une auteur américaine qui est passée sous le radar de la traduction française depuis des années, malgré son succès dans son pays d’origine. En 2011, la maison d’édition associative Dystopia Workshop décide que cette injustice n’a que trop duré et publie un recueil de nouvelles choisies et traduites par l’auteure française Mélanie Fazi, qui explique, en préface à quel point elle a été influencée par Tuttle, allant même jusqu’à dire que si elle écrit, c’est grâce à Lisa Tuttle.

En six nouvelles, on comprend exactement ce que veut dire Mélanie Fazi. Il y a dans ce recueil six bijoux, merveilleusement écrits, d’une finesse absolument prodigieuse.

«La fiancée du dragon », la dernière du recueil, est une nouvelle mêlant fantasy et horreur. C’est le texte le plus ancien et celui qui m’a le moins convaincu, même s’il est  largement au-dessus de la moyenne de ce qu’on lit ici et là…

« Le Remède »  est un texte d’anticipation, décrivant un futur proche dans lequel une mutation fait perdre le langage à des enfants.

Les quatre autres sont des pures nouvelles fantastiques avec des connotations d’épouvante psychologique, et c’est pour moi le domaine dans lequel l’auteur excelle. Il est très difficile de sortir un texte du lot.

« Rêves captifs » est dérangeant, en particulier sa chute, c’est pour moi le texte parfait, tellement on se dit à la fin « mais bon sang comment ne pas y avoir pensé ».

« L’heure en plus » est d’une poésie exceptionnelle. Son personnage principal découvre dans sa maison une pièce dont elle la seule à avoir accès, dans laquelle elle peut écrire autant qu’elle le veut (alors que sa vie de famille la prive de moment suffisant pour le faire) parce que, lorsqu’elle y est, le temps dans le monde réel ne s’écoule pas.

« Ma pathologie » mêle les thèmes de la grossesse et de l’alchimie (difficile de voir le lien avant de lire le texte !), c’est une nouvelle sombre et angoissante.

« Mezzo tinto » est lui aussi bien flippant, on pourrait le donner en exemple de nouvelle qui commence de façon tout à fait anodine et bascule peu à peu dans l’angoisse.

S’il ne faut en garder qu’une, ce sera «Rêves captifs », qui ouvre le recueil et m’a carrément scotché, mais rien n’est à jeter dans ce recueil. Pour ne rien gâcher, le livre est un objet superbe, l’illustration de Stéphane Perger magnifique (avec son traitement graphique du code barre incroyable !)

Une brève interview de Lisa Tuttle par Mélanie Fazi clôt le recueil.

Recueil de nouvelles traduites par Mélanie Fazi
Paru aux Éditions Dystopia

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Hamlet au paradis. Jo Walton

Deuxième tome de la trilogie du « subtil changement », Hamlet au Paradis se situe temporellement quinze jours après Le Cercle de Farthing (chroniqué ici). Le point commun entre les deux livres : l’inspecteur Carmichael, accompagné du sergent Royston. Mais il sont lancés dans une enquête très différente : une bombe explose au domicile d’une actrice très connue, et la police comprend très vite qu’en fait, l’actrice et son complice retrouvé mort avec elle, étaient en train de fabriquer la bombe qui leur a explosé dans les mains.

La construction du texte est similaire au premier tome : une ligne narrative pour l’inspecteur et son enquête, une autre ligne centrée sur une actrice qui va jouer dans une mise en scène d’Hamlet dans laquelle devait aussi jouer l’actrice décédée, et dont la première sera jouée en présence d’Hitler. On alterne d’un chapitre à l’autre entre les deux lignes narratives.

Comme dans Le Cercle de Farthing, Jo Walton nous happe dès les premières pages, et ne nous lâche qu’à la fin de notre lecture, qui intervient forcément trop rapidement. Je me répète là aussi (par rapport au premier tome) mais les personnages sont toujours attachants, décrits finement, crédibles. D’autre part, la construction uchronique est bien huilée et marche parfaitement. On croit vraiment au fait que cette histoire-là de l’Europe aurait pu avoir lieu.

Cependant, j’ai parfois été un peu irrité par des maladresses stylistiques de l’auteure. Certains dialogues sonnent faux (par exemple par leur longueur), ou sont clairement « opportunistes » pour faire passer une information au lecteur. Il faudrait que je relise le premier tome pour voir si c’était déjà présent, sans que je le remarque, ou bien si le style de l’auteure s’est un peu relâché sur ce second tome.

On peut aussi regretter une construction absolument identique entre les deux volumes, parce que ça devient un peu mécanique. On verra bientôt si le troisième et dernier volume (que j’attends malgré ces quelques réserves avec impatience) est à nouveau dans cette même construction.

Au final, il n’en reste pas moins que ce deuxième tome est excellent, pas de syndrome du « tome du milieu » un peu plus faiblard que l’on trouve parfois dans les trilogies. Le rythme et l’énergie sont là, le suspense et l’originalité aussi. L’enquête va au bout, ce tome pourrait même lui aussi se lire indépendamment, mais en revanche, au fil des tomes, la situation de l’inspecteur évolue, et l’on attend vraiment de voir ce qu’il va advenir que lui, Jo Walton l’ayant laissé, à la fin de ce tome, dans une situation pour le moins inconfortable, je ne vous en dis pas plus.

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Basse Saison. Guillermo Saccomanno

Après l’Employé fin 2012, que j’avais beaucoup aimé (voir ici), les éditions Asphalte publient à nouveau, en cette rentrée littéraire 2015, un roman de Guillermo Saccomanno : Basse Saison.

Ce roman dresse la peinture d’une station balnéaire argentine en hiver, par petites touches. Pas de chapitre, mais des fragments, chacun centré sur un ou plusieurs personnages, des pièces de puzzle qui s’enchaînent et finissent par dévoiler l’ensemble du tableau. Et le tableau est plutôt sombre. Fondée par un ancien nazi qui s’y est réfugié après la guerre, la ville est un repaire de corrompus et de petits ou grands malfrats, où magouille et violence urbaine forment le quotidien. Saccomanno prend prétexte à ce tableau pour sonder l’âme humaine, et, sans surprise, on découvre qu’elle n’est pas jolie-jolie. Pédophilie, inceste, crimes violents, magouilles politiques, justice corrompue, racisme, homophobie… Il ne manque rien à cette galerie d’horreurs. Quelques-uns arrivent dans la ville avec des intentions louables, mais ils sont systématiquement balayés.

La ville est tenue par trois personnages peu recommandables, qui s’appellent eux-mêmes « Le clan Kennedy » : le maire, un avocat, et un agent immobilier. Ils y font la pluie et le beau temps, sans jamais oublier de se servir au passage.

Basse Saison ne se lit pas, il se dévore. Aussi addictif que les meilleurs séries télé du moment, très bien écrit, on avale les 580 pages en un rien de temps, et jamais on ne se perd entre les très nombreux personnages.

Saccomanno a un humour décapant et désespéré qui fait mouche systématiquement, et on culpabilise de sourire parfois devant tant d’horreurs.

Fragment après fragment, l’intrigue, si on peut vraiment parler d’intrigue, avance, par petites touches, les points de vue différents éclairent les événements sous des angles divers, et le temps avance, sans même qu’on s’en rende compte, et déjà, la fin de l’hiver approche, quand le roman se termine.

Le (ou les ?) narrateur interpelle souvent le lecteur, le prend à témoin, renforçant encore plus cet effet de voyeurisme, qui plonge le lecteur dans un plaisir coupable. Le narrateur ne se dévoile d’ailleurs jamais.

Formidable roman choral, Basse Saison fait entendre les voix multiples de cette ville qui, en attendant le retour des touristes, s’ennuie. Mais nous, lecteurs, ne nous ennuyons pas une minute.

Roman traduit de l’Espagnol (Argentine) par Michèle Guillemont
Paru chez Asphalte Editions

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L’été de l’infini. Christopher Priest

Lorsqu’on pense à des nouvelles de Christopher Priest, si l’on connaît un peu l’auteur, ce sont celles se déroulant dans l’univers de l’Archipel du Rêve qui viennent d’abord à l’esprit (voir ici et ici).

Mais l’auteur a écrit d’autres nouvelles, et les éditions du Bélial en ont compilé douze dans un très beau recueil qui porte le titre de la nouvelle qui l’ouvre L’été de l’infini. Beau dans la forme (beau volume avec couverture à rabats, grand format, superbe illustration de couverture) et beau sur le fond, les textes de l’auteur étant absolument excellents. L’ajout de deux interviews de Priest par Thomas Day et d’un essai de l’auteur sur l’adaptation cinématographique de son roman Le Prestige permet, en outre, de mieux connaître son travail créatif.

Les douze nouvelles ont été écrites entre 1970 et 2013, cinq sont inédites en France. Le recueil n’a pas d’équivalent en langue anglaise. Il permet vraiment d’entrer dans l’univers de l’auteur, mais les aficionados ne seront absolument pas déçus. On y retrouve toutes ses obsessions, celles qu’il a déployées dans ces romans : la magie, l’aviation, la seconde guerre mondiale, le déroulement du temps, le rapport entre les perceptions humaines et la réalité.

Le recueil est très homogène en qualité. S’il fallait cependant en sortir trois du lot, ce serait pour moi :
La tête et la main, l’histoire d’un magicien terrifiant dans son jusqu’au boutisme qui frise la folie.
Les effets du deuil, dont j’ai particulièrement aimé l’ambiance. Le premier rendez-vous entre deux quarantenaires, elle veuve, lui célibataire endurci, suite à une mise en contact au moyen d’un site de rencontres.
Errant, solitaire et pâle : une histoire de paradoxes temporels, mélangée à une belle histoire d’amour.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler les intrigues. Quoiqu’il en soit, l’ensemble des douze nouvelles mérite le détour.

L’essai Magie, histoire d’un film, permet de comprendre la position de l’écrivain dont le roman est adapté par Hollywood, depuis la négociation du contrat, jusqu’à la découverte de l’œuvre à l’écran. C’est passionnant.

Christopher Priest est un auteur majeur. Que ce soit pour découvrir son talent d’auteur de nouvelles ou son talent tout court, L’été de l’infini est une lecture indispensable de cette rentrée.

Recueil de nouvelles traduites de l’Anglais (divers traducteurs, traductions harmonisées par Pierre-Paul Durastanti)
Paru aux Éditions Le Bélial

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Petit enfer dans la bibliothèque. Jasper Fforde

Petit enfer dans la bibliothèque est le septième opus de la série Thursday Next, de Jasper Fforde. Les premiers romans de la série sont des merveilles d’humour absurde, et de finesse. Fforde a imaginé un monde dans lequel la littérature est vivante. À côté de la réalité, il existe le monde des livres, dans lequel les histoires fictionnelles sont jouées par les personnages des romans. Des bandits s’escriment à vouloir modifier le patrimoine littéraire, et une police est chargée de faire respecter les histoires telles qu’elles ont été écrites. Sur cette base complètement loufoque, Jasper Fforde fait prospérer son imagination galopante, mais aussi, mine de rien, sa culture littéraire plutôt étendue, ce qui donne des romans à plusieurs niveaux de lecture tout à fait délicieux.

Mais il faut être honnête. Si l’expression « Tirer sur la corde » n’existait pas, il eut fallu l’inventer pour Petit enfer dans la bibliothèque. L’auteur se désintéresse complètement de sa narration, qu’il laisse dériver et devenir parfois incompréhensible, pour le seul plaisir de s’amuser. Il faut vraiment être un fan absolu de son humour pour apprécier. Pour moi, ça a été l’overdose.

Alors, je préfère jeter un voile pudique sur ce malheureux roman de trop et vous conseiller chaleureusement l’Affaire Jane Eyre, le premier tome de la série. Les deux suivants valent aussi largement le coup…

Je ne sais pas si Jasper Fforde est l’otage du succès de sa série, ou bien s’il est complètement cynique et profite du succès pour vendre du papier (peut-être un peu des deux), mais le résultat n’est pas bien joli. Je ne me ferai pas avoir par un huitième tome, s’il devait un jour voir le jour (et selon la fiche Wikipedia de l’auteur, un huitième tome est bien en préparation).

Roman traduit de l’Anglais (Grande-Bretagne) par Jean-François Merle
Paru chez Fleuve Éditions

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Les Producteurs. Antoine Bello

Cinq ans après Les Éclaireurs, qui était lui même suite des Falsificateurs, Antoine Bello a jugé nécessaire de revenir dans l’univers de ces romans pour écrire Les Producteurs.

Dans le premier volume, le personnage principal, Sliv Dartunghuver, découvre après son embauche par un cabinet de conseil l’existence du CFR (Consortium de Falsification du Réel), un organisme qui produit des scénarios modifiant la réalité et s’efforce ensuite de les rendre réels en falsifiant des documents historiques.

Les deux premiers romans de la série sont vraiment enthousiasmants, Antoine Bello arrive à rendre crédible son postulat dont rêveraient les tenants les plus féroces de la théorie du complot.

Malheureusement, le troisième de la série n’est pas du tout à la hauteur des deux premiers. À la fin du deuxième, Sliv a découvert les finalités du CFR, l’une des questions qui permettaient de maintenir un vrai suspense. Une fois cette question résolue, difficile de rebondir. Et, de fait, on est un peu dans la redite. L’auteur ouvre ce troisième roman sur un vol de documents qui risquent de compromettre l’aspect confidentiel du CFR. C’est ce qui pourrait faire tenir un tant soit peu l’intérêt du roman, mais malheureusement, Bello se désintéresse très vite de cette ligne narrative, et privilégie la mise en place d’un nouveau « scénario alternatif » par ces personnages. Très bien, c’est son choix. Sauf qu’on ne perçoit absolument pas l’intérêt et le but de cette « falsification », consistant en la découverte de codex mayas inédits. Quant aux documents volés, ça semble à la fois très grave et insignifiant, au point qu’on s’en désintéresse autant que les personnages du roman.

L’ensemble donne l’impression que l’auteur ne sait pas vraiment où il va, ce qui est gênant dans ce style de roman qui ne peut tenir que si l’intrigue est parfaitement maîtrisée. Bello essaie de tromper son monde en raccrochant les intrigues de son roman à des faits d’actualité récents (élection d’Obama, grippe H1N1…) mais ça ne prend pas vraiment. J’ai même eu l’impression qu’un personnage disparaissait à un moment (pour ceux qui l’ont lu, il s’agit du second embauché sur le bateau) mais c’est peut-être dû à une inattention de ma part : je me suis très vite ennuyé à la lecture de ce livre.

Les deux premiers tomes de la trilogie sont excellents, et n’avaient absolument pas besoin de ce rajout, inutile, qui n’apporte rien à l’histoire, et est ennuyeux au possible. Dommage. Le plus drôle, c’est quand même la quatrième de couv qui dit « Les producteurs fait suite aux Falsificateurs et aux Éclaireurs mais peut se lire indépendamment ». Pourquoi alors commencer le roman par un résumé de 10 pages ? Une tentative de falsification de Gallimard, probablement !

Paru aux Éditions Gallimard

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Gagner la guerre. Jean-Philippe Jaworski

Que dire de Gagner le guerre qui n’ait été déjà dit ? Le premier roman de Jean-Philippe Jaworski, paru en 2009 a reçu un concert de louanges dès sa sortie. Il se situe dans le même univers que le recueil de nouvelles Janua Vera paru quelques années auparavant, et déjà très remarqué. Il se trouve que depuis tout ce temps, ces deux livres se trouvaient dans ma bibliothèque et que je n’avais jamais pris le temps de les lire.

Quelques mots d’abord sur Janua Vera : j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans, les deux premières nouvelles ne m’ont pas convaincu, heureusement à partir de la troisième, j’ai été plus enthousiaste. Au final, j’ai apprécié mais sans sauter au plafond.

Dans Gagner la guerre, on retrouve comme narrateur Benvenuto Gesufal, qui est déjà supposé être le personnage ayant rédigé les récits composant Janua Vera. Le roman narre les aventures de Benvenuto, tout à la fois mercenaire, homme de main du puissant Leonide Ducatore, et assassin de la Guide des Chuchoteurs, à partir de son retour d’une guerre qui a vu la victoire de la République de Ciudalia, dirigée par Ducatore, contre le Royaume de Ressine.

Impliqué, parfois à son corps défendant, dans les manœuvres politiques et les intrigues du pouvoir, Gesufal va avoir fort à faire pour se sortir d’un énorme guêpier dans lequel il s’est fourré. L’enjeu dépasse largement sa personne, parce qu’en réalité, il s’agit de peser sur la survie et l’intégrité de la République.

L’univers de Jaworski est en dehors du temps et de notre réalité. Les pays traversés nous sont inconnus, mais sont teintés d’une certaine magie, et font référence aux codes des romans de cape et d’épée.

Gagner la guerre est un roman dense et foisonnant. Malgré plus de 650 pages, il n’y a aucun temps mort. C’est de l’aventure à l’état pur, dans la grande tradition des romans du XIX° siècle, la touche de fantasy en plus. Le personnage de Benvenuto Gesufal, haut en couleurs, truculent, donne une touche d’humour particulière au récit.

L’excellente réputation de Gagner la Guerre n’est en rien usurpée. Je ne peux qu’abonder dans le sens des louanges et conseiller sa lecture.

Paru aux Moutons Électriques (disponible en poche Folio-SF)

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Le cas Eduard Einstein. Laurent Seksik

Il y a 100 ans exactement, Einstein publiait la Théorie de la Relativité Générale, révolutionnant la physique pour longtemps.

Laurent Seksik, qui a publié en 2008 une biographie du génial savant, écrit en 2013 Le cas Eduard Einstein, biographie romancée du fils cadet d’Albert Einstein, occasion de revenir en filigrane sur ce dernier.

Einstein a eu trois enfants de son premier mariage : une fille morte en bas âge, dont on a découvert l’existence que très récemment, et deux garçons. Ils n’ont pas beaucoup vécu avec leur père, le couple parental se séparant quand l’ainé avait 10 ans et Eduard 4 ans.

Eduard est un enfant brillant, mais à partir de vingt ans, il souffre de schizophrénie, il est hospitalisé de plus en plus souvent et mourra à l’hôpital à 55 ans. Il en voulait beaucoup à son père, considérant qu’il l’avait abandonné.

Le roman suit trois lignes narratives : Eduard (à la première personne du singulier), sa mère et son père (tout deux narrés à la troisième personne). En plein tourmente de l’histoire de la première partie du vingtième siècle, on découvre une face peu connue du personnage d’Einstein, y compris le fait qu’il a finalement beaucoup souffert de ne pas avoir réussi son rôle de père comme il l’aurait souhaité.

Les passages les plus poignants sont ceux où Eduard se raconte lui même. Ses souffrances, son inadaptation, mais aussi son humour et sa naïveté.

On a le sentiment de pénétrer l’intimité des personnages de Laurent Seksik, sans jamais être voyeur. Même s’ils étaient inconnus, leur vie est passionnante, et singulière. Elle nous raconte aussi les souffrances des années 30, la montée du nazisme, et l’Amérique des années qui précède la Guerre, dans laquelle se réfugie Einstein, qui ne pourra jamais faire venir son fils, puisque les frontières américaines sont fermées pour les gens atteints de maladie mentale…

Le cas Eduard Einstein est indispensable pour qui s’intéresse à la vie du grand savant, et nous fait mieux connaître la vie de sa première épouse et de ses enfants, éclipsés aux yeux de l’histoire par la figure écrasante d’Albert.

Paru chez Flammarion (disponible en poche chez J’ai Lu)

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La vérité sur la Marne

COMMUNIQUÉ DU COMITÉ INTERMINISTÉRIEL POUR L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE ET LA RÉFORME DE L’ÉTAT

Sous l’égide du premier Ministre, un comité interministériel s’est réuni hier, en présence du Ministre de l’aménagement du territoire et du Ministre de la réforme de l’État, pour statuer sur une question capitale. Après de multiples vérifications, il est avéré que le débit de la Marne est supérieur à celui de la Seine à la confluence des deux rivières. En conséquence, la partie du fleuve se situant en aval de cette confluence, selon tous les usages internationaux, ne s’appellera plus la Seine, mais la Marne.

Ce rétablissement du vrai nom du fleuve entraîne de nombreuses conséquences.

• Le département de la Seine-Maritime devient le département de la Marne-Maritime ; celui de Seine-Saint-Denis devient Marne-Saint-Denis ; celui des Hauts-de-Seine, les Hauts-de-Marne. Il a été aussi décidé d’enfin renuméroter l’ensemble des 101 départements en rétablissant l’ordre alphabétique, mis à mal depuis la division de l’ancien département de la Seine (qui aurait dû s’appeler la Marne), en plusieurs départements, en 1967 – sans parler de l’introduction erratique des départements d’Outre Mer. Les départements seront codés sur trois chiffres de 001 à 101, depuis l’Ain (001) aux Yvelines (101) – voir nouvelle liste en annexe.

• Le comité interministériel s’est penché longuement sur le cas de la ville de Neuilly-sur-Seine. La logique aurait voulu qu’elle soit renommée en Neuilly-sur-Marne, mais ce nom est déjà utilisé, et la ville de la Marne-Saint-Denis (067) a refusé de partager son nom avec la ville des Hauts-de-Marne (047). Ce problème aurait pu rester insoluble, mais l’histoire récente de l’éclatement de la Yougoslavie a permis au Comité de trouver une solution tout à fait rationnelle. En effet, la petite république de Macédoine, dont le nom est contesté par nos amis Grecs, s’appelle officiellement FYROM Former Yugoslav Republic Of Macedonia. Il a donc été décidé que l’ancienne ville de Neuilly-sur-Seine s’appellera désormais VACSLNDN-S-S (Ville Anciennement Connue Sous Le Nom de Neuilly-Sur-Seine). Les habitants de VACSLNDN-S-S sont les VACSLNDN-S-Ssois.

• Le comité a décidé l’embauche de 15 000 personnes au Service des Changements de Noms Géographiques (SCNG), administration nouvellement créée. Celle-ci, sous la responsabilité directe du Premier Ministre, sera chargée du changement de toute signalétique et de la modification de tous les livres en circulation, y compris les ouvrages de fiction. Le rétablissement du nom de la Marne est déclaré « Cause nationale 2015 ». Selon les projections de l’INSEE, ces mesures entraineront un impact positif sur la croissance de 0,8 % par an pendant 10 ans. En revanche, elles nécessiteront des crédits estimés à 12 milliards d’Euros par an. Le premier ministre a décidé de demander l’aide du FMI et de l’Union Européenne.

L’utilisation des anciens noms pour toutes les collectivités et lieux renommés est passible d’une amende de 1500 € et deux ans d’emprisonnement.

Dernière minute : le gouvernement vient de découvrir que la même erreur s’est produite avec deux autres affluents de la Seine : l’Aube et l’Yonne. Il a donc été décidé de deux autres plans décennaux qui suivront celui de renommage d’une partie de la Seine en Marne

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Kirinyaga. Mike Resnick

Kirinyaga est un fix-up (oui, je sais, encore un !) de Mike Resnick, publié pour la première fois en France en 1998, et que la collection Lunes d’Encre, de Denoël, vient de rééditer, dans un volume complété d’une longue nouvelle située dans le même univers, mais se déroulant bien après.

La genèse du fix-up est assez étonnante : tout est parti d’une commande d’Orson Scott Card pour un recueil sur l’Utopie qui, à ma connaissance, n’a jamais vu le jour. Le principe du recueil était précis : inventer des sociétés utopiques bâties sur des planètes terraformées pour l’occasion, avec deux contraintes : l’Utopie doit être décrite de l’intérieur par un de ses habitants, et elle doit autoriser quiconque le souhaite à la quitter !

Un programme ambitieux, dont on aimerait lire un jour le résultat final, surtout s’il est du niveau de la copie rendue par Resnick, qui avait écrit pour l’occasion la nouvelle éponyme du roman, qui suit immédiatement le prologue. Écrites sur 10 ans, l’ensemble des nouvelles composant le fix-up forme un pur chef d’œuvre !

L’Utopie imaginée par Mike Resnick est la suivante : au XXII° siècle, des kényans de l’ethnie Kikuyu décident de recréer le mode de vie de leurs ancêtres : traditions culturelles, religion et rejet du mode de vie occidental.

Le narrateur, Koriba, est le « mundumugu » (sorcier) de Kirinyaga. Au début du roman, il est encore au Kenya, et voit pour la dernière fois (pense-t-il) son fils qui ne comprends pas son choix. Koriba est un homme cultivé, qui a étudié dans les plus grandes universités américaines. Une fois arrivé sur la planète, Koriba va devenir le gardien du mode de vie Kikuyu.

Au fil du temps, Koriba est confronté à des problèmes de plus en plus grave, de son point de vue. Une génération nouvelle, née sur Kirinyaga, et qui n’a donc pas vraiment choisi d’y vivre, ne comprend pas forcément le rejet des techniques occidentales et modernes.

En filigrane, Mike Resnick soulève tous les problèmes de l’Utopie : peut-elle se réaliser avec l’accord du peuple, ou bien faut-il maintenir le peuple dans une certaine ignorance, pour faire le « bien » en dépit de son aspiration à un confort à court terme ?

Chaque nouvelle est une nouvelle épreuve pour Koriba, qui, peu à peu, perd pied, et, devient de plus en plus intransigeant.

Ce qui est très fort dans l’écriture de Resnick, c’est qu’il arrive à nous faire rester en empathie avec Koriba, bien que celui-ci devienne au fil du temps une sorte de dictateur fanatique, même si le fait qu’il n’emploie pas la force en fait un dictateur bien peu « efficace ».

La plus belle nouvelle du recueil est la troisième : « Toucher le ciel ». On est encore au début de l’Utopie, mais déjà, tout est dit. Et avec une poésie et une tristesse bouleversantes.

J’aime beaucoup aussi la dernière, « À l’Est d’Eden », certainement la plus empreinte de désespérance.

Kilimandjaro, une novella ajoutée dans le volume publiée chez Lunes d’Encre, n’est pas une suite, mais une histoire se situant dans le même univers, bien des années après. Cette fois ce sont des Masaï qui tentent une utopie, mais en essayant d’apprendre des erreurs de Kirinyaga.

Le ton est plus léger, la réflexion moins creusée, ça reste d’une lecture très agréable, mais ça n’a pas la puissance du fix-up originel. Néanmoins, il était intéressant de réunir ces textes pour avoir un autre point de vue, un autre angle de regard sur ces tentatives d’Utopie. Koriba est intransigeant, rigide, presque fanatique. Le narrateur de Kilimandjaro (un jeune historien) est pragmatique et réfléchi. Cependant, autant Kirinyaga est brutal – une sorte de coup de poing qui oblige à se poser beaucoup de questions ; autant Kilimandjaro est parfois presque « politiquement correct », naïf. En tout cas beaucoup moins fort.

Au final, cette réédition était tout à fait indispensable, voilà de très grands textes qui méritaient absolument d’être mis à nouveau en lumière.

Nouvelles traduites de l’Anglais (États-Unis) par Olivier DEPARIS & Pierre-Paul DURASTANTI
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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