Hank Shapiro au pays de la récup’. Terry Bisson

Comme je le disais dans mon précédent billet, pour l’opération 15 ans-15 blogs des éditions Denoël pour célébrer les 15 ans de la collection Lunes d’Encre, j’ai lu en fait trois ouvrages pouvant être éligibles à cette opération (pour mémoire : ouvrage disponible d’un auteur n’ayant jamais été chroniqué sur le blog du participant). Voici donc la chronique d’un second livre, celui d’ailleurs que j’ai lu en premier sur les trois. Et qui m’a pas mal plu, même si un peu moins que Delirium Circus, de Pierre Pelot.

Hank Shapiro au pays de la recup’ est paru en 2003.  C’est une dystopie qui traite d’un sujet similaire au très célèbre Farenheit 451, mais de façon beaucoup plus déjantée. Dans un futur pas bien déterminé (on sait seulement que c’est au XXI° siècle), une succession d’événements ont abouti à un corpus de lois qui régissent le « retrait » ou « effacement » d’un certain nombre d’artistes (auteur de livres ou de musique, acteurs…), c’est à dire qu’ils sont retirés du marché : livres et disques détruits et interdits, copies de films retirés… La motivation d’origine est d’encourager l’émergence de nouveaux artistes… Une brigade est chargée de récupérer les œuvres retirées. Hank Shapiro est membre de cette brigade, jusqu’au jour où il récupère un disque vinyle qui évoque son enfance et son père qu’il n’a jamais vraiment connu. Et si, se dit-il, avant de le remettre à ses supérieurs, il l’écoutait une fois. Il se met en quête d’une platine disque, objet interdit que l’on ne peut obtenir qu’en contrebande. Et sa vie bascule…

Le roman entrelace deux lignes narratives. D’abord la vie du personnage principal durant les quelques jours qui suivent la récupération de ce vinyle, qui devient un vrai road-movie. Et un récit qui raconte la succession d’événements qui ont amené à ces lois. Le ton est beaucoup moins grave que dans le roman de Bradbury. C’est moins violent, et beaucoup plus loufoque. Moins noir. D’ailleurs, on n’est pas ici vraiment dans une dictature.

J’ai regretté que le lien avec le père et l’enfance du personnage principal ne soit pas mieux exploité. C’est comme une piste ouverte, sur laquelle finalement l’auteur ne va jamais. Hormis cette réserve, j’ai beaucoup aimé ce roman, à la fois drôle et intelligent, qui, sous prétexte d’anticipation, se moque des excès de la société américaine et de ses dérives, en particulier le fonctionnement hyper-judiciarisé pouvant mener à des aberrations. Le rythme est assez effréné, on ne s’ennuie jamais. Et c’est souvent très drôle.

Il est toujours temps, plus de dix ans après sa parution en France, de découvrir ce roman, qui n’a pas pris une ride.

(Note : En consultant la fiche Wikipedia de l’auteur, je me suis rendu compte que je le connaissais l’auteur, sans m’en souvenir. C’est lui qui a terminé après la mort de l’auteur, la suite d’un Cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller. Il est d’ailleurs fait référence à Walter M. Miller dès le début du roman, cet auteur étant un « effacé » dans la fiction de Terry Bisson.)

Roman traduit de l’Américain par Gilles Goullet
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Delirium Circus. Pierre Pelot (15 ans – 15 blogs)

Pour célébrer les 15 ans de la collection Lunes d’Encre, les éditions Denoël ont lancé l’opération 15 ans-15 blogs, consistant à demander à 15 blogueurs de chroniquer durant le mois d’Octobre 2014 un Lunes d’encre d’un auteur dont il n’a jamais été question dans leur blog (et, autre contrainte, un bouquin toujours dispo).

J’avais trois livres éligibles dans ma pile de bouquins qui attendaient patiemment que je daigne m’intéresser à eux. J’ai décidé de lire les trois, et de faire figurer celui que j’ai préféré avec la bannière de l’opération.

Le « vainqueur » est donc Delirium Circus, de Pierre Pelot. (Je publierai ensuite les chroniques des deux autres, suspense – intenable, je l’imagine – sur les titres).

J’étais convaincu d’avoir déjà lu des romans de Pierre Pelot, en particulier dans ma lointaine jeunesse quand je lisais pas mal d’Anticipation (du nom d’une collection de poche du Fleuve Noir que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre). Il se trouve (même si j’ai un peu honte de l’avouer) que je tiens depuis mes dix-sept ans une liste exhaustive de tous les livres que je lis, liste que j’ai informatisée depuis, et en cherchant, j’ai découvert qu’en fait, je n’en avais jamais lu.

Pierre Pelot a écrit près de 200 romans.  En 2005, Denoël a eu la bonne idée de publier, en un seul volume, quatre de ses romans écrits entre 1977 et 1982, et ce volume qui porte le titre du premier d’entre eux, Delirium Circus, est l’objet de ce billet.

Delirium Circus
Dans un futur indéterminé, peut-être sur une autre planète, toute la société est organisée autour de l’industrie du cinéma, qui forme une caste au sommet de laquelle se situe les scénaristes, les figurants étant tout en bas. Les scénaristes sont très encadrés, dans leur choix, par l’avis du public. Mais personne ne sait qui est le public, ni où il se trouve. Un acteur très célèbre entre en résistance et va essayer de découvrir la vérité. Il va explorer « la Ceinture », une sorte de quartier de seconde zone, où règne la criminalité, et dont les habitants n’aspirent qu’à une chose : devenir figurant d’abord, puis s’élever dans le hiérarchie des studios. Un scénariste très célèbre pense, lui, tenir une idée en or en racontant l’histoire de cet acteur dissident…

Ce roman est une excellente entrée en matière. On ne peut s’empêcher  de penser à Philip K. Dick, autant en terme de thématique que d’ambiance. Sans le côté suranné qui se dégage parfois de l’oeuvre de Dick. Bien qu’écrit en 1977, Delirium Circus est d’une étonnante modernité, avec même une forme d’anticipation de la société actuelle. Il était fréquent dans les années 70 d’imaginer une société future totalement influencée par le spectacle et le divertissement. On a parfois du mal à avoir conscience qu’en fait, on est à fond dedans ! Pierre Pelot décrit, dans son futur imaginaire, des mécanismes qui font écho au monde d’aujourd’hui. Un roman absolument formidable.

Transit
Dans un futur indéterminé, dans un centre de recherche isolé au sommet des Pyrénées, une équipe de scientifiques travaille sur la préscience et la précognition. Ils pensent avoir trouvé le moyen de faire voyager dans le futur la conscience des cobayes, et espèrent trouver ainsi une certaine forme d’immortalité. En effet, lors de ces « voyages », la conscience du cobaye est transférée dans le corps d’un habitant du futur. Seul problème : lors du premier « Voyage » expérimental, le voyageur découvre une planète sur laquelle s’est installée une communauté humaine qui vit dans une Utopie parfaite, tout à fait incompatible avec la philosophie mercantile des commanditaires du centre de recherche.

Transit est mon roman préféré des quatre. Pas le mieux maîtrisé en terme d’écriture (parfois, un peu fouillis : Delirium Circus est à ce niveau là mieux réussi), mais absolument génial en terme de concept. Hormis quelques pages dans lesquelles Pelot se perd un peu en explication pseudo-scientifiques, ce roman n’a pas non plus pris une ride. Les personnages sont très riches, très attachants. On retrouve là encore des thématiques Dickiennes. Ça m’a aussi beaucoup fait penser à Blind Lake, de Wilson.  Un très bon roman dont vraiment je conseille la lecture

Mourir au hasard
Changement d’ambiance avec le roman suivant. Une ambiance de polar dystopique, vraiment très sombre. On est à nouveau dans un futur indéterminé, une société dans laquelle la science est capable de prédire la durée de vie de chaque individu, ainsi que ses potentialités, dès sa naissance. Et dans laquelle on peut signer un contrat avec une entreprise qui vous tue dans un laps de temps déterminé (par exemple les trois ans qui viennent), sans qu’on sache jamais à quel moment ça va se passer.

Zien Doors est un « tueur » employé par cette entreprise (On les appelle des Natural Killers). Après avoir foiré l’un de ses contrats, il est entrainé dans une cavalcade complètement paranoïaque. Il pense être poursuivi par ses employeurs, tout en essayant de mener à bien son contrat suivant. Il croise la route de deux journalistes qui enquêtent sur la fiabilité des « prévisions de durée de vie », se demandant si elles sont réelles ou au contraire servent à contrôler la population.

Mon résumé est un peu fouillis, mais c’est aussi le cas du roman, foisonnant, mais parfois un peu trop. La force de Pelot, ce sont décidément ses ambiances. Le personnage principal est complètement névrosé et parano, et on est complètement immergé dans ses névroses. Dommage que la narration soit un peu relâchée, ce qui fait qu’on s’y perd assez facilement, et que, d’autre part, certaines pistes ouvertes ne sont pas exploitées (par exemple la source des journalistes, ou bien les différents systèmes politiques). Pas mal, mais un cran au dessous des deux premiers.

La foudre au ralenti
Ce roman, qui clôt le recueil, est à mon goût le moins réussi. L’action se passe sur Terre, dans le futur, après une catastrophe écologique majeure, due à la montée des océans. L’information est strictement verrouillée, en particulier sur les événements passés. En enquêtant sur un trafic de cassettes vidéos de documentaires, un flic est blessé. À sa sortie de l’hôpital, il reprend son enquête.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus sans dévoiler l’intrigue. On est encore dans un roman aux thèmes chers à Philip K. Dick : transhumanisme, clonage. L’histoire et les thèmes abordés sont intéressants, mais j’ai pas trop accroché, je me suis perdu un peu dans les méandres du récit.

Au final, le bilan est largement positif. Pierre Pelot me semble être un auteur majeur de la Science Fiction française, et les deux premiers romans de ce recueil n’ont pas à rougir face à la production anglo-saxonne. Plus de trente ans après la parution de ces romans, ils restent tout à fait d’actualité, et on peut regretter qu’il n’y ait pas d’équivalent aujourd’hui dans la production de SF francophone, tant sur le fond que sur la forme (même si j’ai émis pour l’un ou l’autre des romans des réserves de forme, je trouve la plume de Pierre Pelot très agréable, largement au-dessus, en terme de qualité, de la moyenne de ce qui était écrit dans ces années-là, en particulier dans la collection Anticipation).

J’aurais bien fini par lire ce livre, puisqu’il était dans ma bibliothèque, mais je suis vraiment ravi d’avoir été motivé de le lire plus tôt que prévu pour le challenge 15 ans – 15 blogs, et je ne saurais trop vous le conseiller. Ça m’a aussi donné envie de découvrir d’autres livres de l’auteur, en particulier des plus récents.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les Perséides. Robert Charles Wilson

Comme je l’écrivais dans mon billet sur Les derniers jour du Paradis, Robert Charles Wilson bénéficie ce mois-ci d’une double actualité en France avec la sortie d’un recueil de nouvelles aux éditions du Bélial : Les Perséides.

Wilson n’est pas connu pour être un grand nouvelliste. Sa bibliographie compte à peine 25 histoires courtes, et ce recueil en comporte neuf. Pourtant, sa plume se prête magnifiquement au format court, comme nous le montre ce magnifique recueil.

Comme il l’explique lui-même dans la postface, l’auteur a réuni plusieurs nouvelles préexistantes, puis en a écrit quelques-unes spécialement pour ce recueil. Sans être vraiment liées, les différents nouvelles se répondent parfois, on y retrouve des lieux et des personnages.

À part une petite réserve sur « Ulysse voit la lune par la fenêtre de sa chambre », dont la fin m’a laissé perplexe (bien que l’ambiance de la nouvelle elle-même soit géniale), j’ai absolument adoré les huit autres nouvelles. C’est du pur Wilson : humaniste, finement ciselé, avec des personnages solides. Et la forme courte donne une dimension supplémentaire à l’écriture de l’auteur. Dans ce recueil, il fait étalage de son éclectisme au niveau des littératures de genre, alternant SF, fantastique ou mélange des deux.

Si je devais n’en choisir qu’une (et c’est bien difficile), je pense que mon choix se porterait sur « La ville dans la ville », qui m’a un peu fait penser (au niveau thématique) à The City and The City, de China Mieville, mêlé au Haut Lieu de Serge Lehman. Mais je pourrais toutes les citer. « L’observatrice », que j’avais déjà lu dans l’anthologie Utopiales 2012, est formidable. « Les champs d’Abraham », qui ouvre le recueil est une pure merveille également.

Quelque chose ne trompe pas : j’ai fini de lire ce recueil, il y a dix jours, et, en le feuilletant pour rédiger ce billet, je n’ai eu aucun mal à me souvenir de chacune des nouvelles. Parce qu’elles m’ont toutes profondément marqué.

Les Perséides ravira les fans de Robert Charles Wilson. Mais il peut aussi être une façon de rencontrer l’auteur. Et, au delà, je suis convaincu qu’il peut être une excellent porte d’entrée à la science-fiction pour quelqu’un qui n’en aurait jamais lu.

Recueil de nouvelles traduit de l’Anglais (Canada) par Gilles Goullet
Paru aux Éditions Le Bélial

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Haruki Murakami

Après l’énorme succès de 1Q84, Haruki Murakami nous revient avec un roman moins long, ce qui est heureux, 1Q84 étant parfois un peu trop délayé.

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est un titre qui ne trompe pas sur la marchandise. Le roman se divise en deux parties : dans la première, on fait connaissance avec Tsukuru Tazaki. Lorsqu’il était lycéen, il avait quatre amis très proches. Chacun d’eux avait un prénom qui évoquait une couleur (en japonais) : bleu et rouge pour les deux garçons ; blanche et noire pour les deux filles. Lui seul n’avait pas de couleur dans son prénom. Puis, un jour, sans qu’il comprenne pourquoi, ses amis ne voulurent plus le voir. Pendant les six mois qui ont suivi, Tsukuru Tazaki a traversé une sévère dépression qui l’a amené à frôler la mort. Il finit par se lier d’amitié avec un garçon plus jeune que lui, qui va lui aussi disparaître de sa vie sans crier gare. Enfin, seize années après, il rencontre une fille, Sara dont il tombe amoureux. Celle-ci le convint de partir à la recherche de ses quatre amis pour comprendre ce qui s’est passé. Cette quête est l’objet de la deuxième partie du livre.

Haruki Murakami a mis dans ce livre tous ces thèmes de prédilection : la nostalgie, le vide, le quotidien, la frontière floue entre raison et folie. Ce roman-ci me semble cependant bien plus sombre que tous les autres. On pourra lui reprocher de ne pas avoir fait preuve d’une très grande originalité, mais je suis tombé complètement sous le charme. L’auteur a réussi à écrire un livre assez similaire à ses meilleurs, tout en se renouvelant complètement. Le cadre est connu ; la « mécanique », la poésie, les personnages archétypaux aussi. Mais ces ingrédients jouent une nouvelle partition, et pour ma part, j’ai totalement adhéré. Je n’ai pas réussi à lâcher le livre avant de l’avoir terminé.

J’ai du mal à décrire pourquoi j’aime Murakami, parce que ce n’est pas un processus intellectuel. Son écriture me touche vraiment très profondément. Ses personnages un peu lunaires, absents à tout, y compris à eux-mêmes me remuent les tripes. 1Q84 pouvait laissait craindre qu’une certaine froideur ne s’installe dans l’écriture de l’auteur. Me voilà rassuré.

La structure du roman peut sembler assez similaire à nombre de ses romans, pourtant, il y a quelque chose qui change selon moi : de nombreuses pistes sont laissées ouvertes, et sans raconter la fin, on peut dire qu’elle est aussi totalement ouverte. C’est parfois frustrant. En l’espèce, ça m’a beaucoup plu, me donnant l’impression de rester encore dans cet univers, bien longtemps après avoir refermé le bouquin.

(S’il vous plait, Monsieur ou Madame Belfond, vous voulez pas éditer les deux premiers romans de l’auteur, encore inédits en France ?)

Document traduit de l’Anglais (donc…) par Dominique Letellier
Paru aux Éditions Belfond

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Le système d. Nathan Larson

Le système d, de Nathan Larson, est un roman assez inclassable. A la fois dystopie et polar/thriller. Dystopie parce qu’il se déroule dans un New-York d’un futur proche qui a été dévasté par une série d’attentats et une épidémie de grippe. Polar ou thriller (je ne sais pas vraiment quoi choisir), parce que le narrateur est une sorte de chasseur de primes, chargé par le procureur de New-York de missions mystérieuses. Il pense être un ancien soldat mais n’en est pas tout à fait sûr. Il est en partie amnésique et soupçonne parfois que ses propres souvenirs lui ont été suggéré. Il faut préciser qu’il est aussi très paranoïaque, hypocondriaque et atteint de nombreux TOC, qu’il nomme lui même « Le système ». Ce personnage hors du commun est entrainé dans une sombre affaire lorsque le procureur lui demande d’éliminer un Ukrainien. De fil en aiguille, il va se retrouver employé à la fois par le procureur, par sa cible, ainsi que par l’épouse de celle-ci, qui veulent tous s’éliminer entre eux…

La narration, à la première personne du singulier, est très rythmée. On est plongé dans une tête bizarrement faite, qui a sa propre logique. L’action est toute aussi rythmée. La peinture du New-York post-catastrophe ne fait pas envie et participe à l’ambiance survoltée du roman.

Excellent divertissement, Le système d se dévore très vite. Le personnage principal est attachant. J’ai été un peu frustré de ne pas en savoir plus sur les événements qui ont précipité la chute de New-York, mais je reconnais que ce n’est pas le propos du livre. Dans le même ordre d’idées, j’ai trouvé quelques incohérences dans ce New-York dévasté. Par rapport à la description des lieux, on a quand même l’impression que trop de choses fonctionnent. Mais le rythme du roman balaie ces interrogations.

L’impression finale qui prédomine est largement positive. Un roman pas inoubliable, pas exempt de défauts (c’est un premier roman), mais prometteur.

Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Patricia Barbe-Girault
Paru chez Asphalte Editions

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Quand les ténèbres viendront. Isaac Asimov

Quand les ténèbres viendront est un recueil de nouvelles d’Isaac Asimov que les éditions Denoël viennent de republier dans leur collection Lunes d’Encre. Le recueil a été publié en Anglais au début des années 70, et avait jusqu’ici été publié en France en plusieurs volumes, jamais en un seul.

Isaac Asimov était un acteur très prolifique. Alors que j’ai l’impression subjective d’avoir lu beaucoup de ses livres, en pourcentage de son œuvre, c’est en fait très peu. Pour moi, Asimov reste intimement lié aux années où je découvrais la Science-Fiction, en gros la fin de mon adolescence et le début de l’âge adulte. J’ai relu plusieurs fois le cycle de Fondation, ainsi que le cycle des Robots. Mais, avant de commencer ce recueil, je me suis rendu compte que je n’avais pas lu grand chose d’autre, exception faite de l’intégrale de ses nouvelles policières connues sous le nom du Cycle des Veufs Noirs (pas mal, mais pas indispensable non plus).

J’abordais donc ce recueil (dont le titre est emprunté à la première nouvelle) avec bienveillance, d’autant qu’il est présenté comme « le meilleur recueil d’Asimov ». Autant le dire d’entrée de jeu, si celui-ci est le meilleur, je vais gagner beaucoup de temps en n’en lisant aucun autre.

Le recueil commence avec la nouvelle-titre Quand les ténèbres viendront. Pour moi, Asimov, c’est une certaine précision scientifique, de la rigueur. Du coup, je suis tombé de ma chaise : le système stellaire composé de six soleils dans lequel se déroule l’histoire est incompréhensible. L’action se déroule sur une planète qui tourne autour d’un seul de ces soleils. Peut-être que je manque d’imagination, mais je comprends déjà pas comment ça marche. Bref, sur cette planète, il ne fait jamais nuit, et Asimov imagine une société qui se construit sans aucun besoin de lumière artificielle, habitée par des êtres qui font une phobie de la nuit. Ce qui ne tient pas debout, parce que, même en plein jour, dans une pièce sans fenêtre il fait sombre, mais passons… Une conjonction cosmique extrêmement rare va amener la nuit sur la planète, et personne ne sait ce qu’il va advenir… Au-delà de la psychologie des personnages grossière, et de l’écriture maladroite (c’est une nouvelle de jeunesse, on lui pardonnera), une énorme bêtise littéraire vient conclure la nouvelle. Alors qu’Asimov tient pendant tout le texte le point de vue des habitants de la planète, au détour d’une phrase, il prend un point de vue omniscient (je cite : « Dehors brillaient les étoiles ! Pas la faible lueur des trois mille six cents étoiles visibles à l’œil nu de la Terre »). Pendant quarante pages, il nous a immergé dans une société qui ne sait même pas qu’il existe d’autres étoiles, et, comme ça, au détour d’une phrase, il donne son point de vue d’auteur Terrien… J’ai relu la phrase quatre fois pour y croire…

Je vais vous épargner un commentaire sur chacune des vingt nouvelles du recueil. Mais la première est l’une des meilleures, c’est dire ! Certaines que l’on trouve vers la fin, très courtes (je pense par exemple à Introduisez la tête A dans le logement B) sont absolument sans intérêt : ni dans l’histoire, ni dans l’écriture, ni dans son traitement. Rien. Du néant absolu.

Je crois que le pire, c’est quand Asimov se pique d’humour (Mon fils, le physicien ; et pire encore Le sorcier à la page). Ce n’est ni drôle, ni intéressant. Limite embarrassant. Comme une mauvaise blague de Tonton Jeannot lors du repas de Noël.

Je sauve une nouvelle du lot, et pour le coup, elle m’a fait sourire : L’amour, vous connaissez. Une histoire d’extra-terrestres qui essaient de comprendre comment des humains se reproduisent, sans comprendre notre langage. Pour cela, ils mettent en contact un homme et une femme, enlevés au hasard dans une station de métro. L’opposition entre le dialogue des deux humains, pas du tout attirés l’un vers l’autre, et ce que croient y voir les extra-terrestres qui observent, est vraiment drôle.

Avec un bilan d’une nouvelle lisible (pas indispensable non plus) sur vingt, on peut dire que je n’ai pas été emballé par cette lecture. Mais il y a pire… Ce sont les textes d’introduction des nouvelles par l’auteur lui-même. Je suis en général très friand de ces textes, qui permettent de mieux comprendre un auteur et sa façon de travailler. Le problème, c’est que Asimov était quand même très, très imbu de sa petite personne. Il n’avait aucun recul sur son œuvre, et ses introductions sont insupportables de prétention, voire de pédanterie. Je pense par exemple au texte d’introduction de Les yeux ne servent qu’à voir. Asimov nous explique que ce texte a été refusé par Playboy, ce qui l’a manifestement irrité. Il se vante que son texte a été accepté par une autre revue, F&SF. Après lecture de cette nouvelle insignifiante, on est bien obligé de reconnaître la grande lucidité de l’éditeur de Playboy… Et ce n’est qu’un exemple.

Si je n’avais pas relu Fondation il y a peu (moins de trois ans), la lecture de ce recueil aurait contribué à me faire douter de la qualité de l’auteur. Lire ces textes courts lors de leur parution avait peut-être un intérêt (quoique, j’ai un doute, quand même : j’ai fini il y a pas longtemps l’Intégrale des nouvelles de Philip K. Dick, ainsi que celle de Silverberg, tout deux à peu près contemporains d’Asimov : c’est incomparablement meilleur). Mais, en tout cas, les lire aujourd’hui n’a pour moi aucun intérêt. Si vous voulez lire de bonnes nouvelles de SF, lisez Greg Egan, Silverberg, Jeffrey Ford…

Rendons hommage à Asimov pour ces talents de visionnaire dans le Cycle des Robots et pour le cycle de Fondation à la fois épique et captivant. Mais je pense que le plus grand hommage qu’on puisse lui faire, c’est oublier définitivement qu’il a écrit ce recueil de nouvelles.

Recueil de nouvelles traduit de l’Anglais (États-Unis) par Simone Hilling
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Imaginons. Pacal Canfin / De l’intérieur. Cécile Duflot

Les deux ministres écolos des gouvernements Ayraut publient simultanément un livre. Cécile Duflot raconte pas le menu ses deux années au gouvernement, et fait l’analyse politique de son départ du gouvernement. Pascal Canfin a choisi un autre angle. Par le biais d’échanges avec six français de divers horizons, il esquisse les pistes d’une autre politique.

Commençons par ce dernier.

Une ouvrière, un patron de PME, une infirmière, un financier, un cadre de pôle-emploi, un responsable associatif. Pascal Canfin écoute, pose des questions, et argumente à l’aune de ses propres  expériences pour nous expliquer sa vision des choses. Ce n’est pas lui qui mène les échanges mais une journaliste. La forme est originale. C’est assez plaisant à lire, parfois très pointu (certains échanges avec le financier me sont passés largement au dessus de la tête). Le livre illustre parfaitement le décalage entre le monde politique et « la vie réelle ». Canfin a un parcours très atypique pour un homme politique français, et on se prend à rêver qu’il y en ait plus comme lui, et dans tous les partis. Il sait ce qu’est une PME, il connait bien la finance, et comprend aussi le monde associatif. Autrement dit, il est capable de se faire une idée par lui-même sur des sujets complexes, devant lesquels la plupart des responsables politiques abdiquent face à une structure technocratique qui, c’est un fait, recycle à l’infini les mêmes solutions. Même s’il met en avant les acquis de son action au parlement Européen, puis au gouvernement, le constat est assez peu optimiste. Parce qu’au final, ces acquis sont bien maigres, et je ne dis pas ça pour lui faire injure, il l’explique lui-même.

Par exemple, un extrait sur les négociations à propos de la régulation du Système financier:

Parce que, au Conseil européen, vous vous trouviez face à une seule ambition: tuer le texte de la Commission pour défendre qui la Deutsche Bank, qui Barclays, qui la BNP, qui UniCredit, etc. Résultat, vous n’aviez que des accords moins-disants, après d’âpres négociations où la France passait beaucoup de temps àdemander que l’ont supprime telle phrase qui ennuyait la BNP ou telle autre dommageable à la Société Générale. En échange de quoi la France soutenait la demande allemande de supprimer telle phrase qui chagrinait la Deutsche Bank.  Sans parler, bien sûr, des Britanniques, qui voulaient souvent qu’on supprime tout le texte ! À la fin, vous n’aviez plus aucune des deux phrases. Pourquoi ? Parce que, objectivement, que ce soit à droite ou à gauche, au PS ou à l’UMP, ou au sein du SPD ou de la CDU,  en Allemagne, au delà du grand discours genre « La finance est mon ennemie », très peu de responsables politiques se sont vraiment coltinés la réalité du système. Je le dis sincèrement, je trouve ça affligeant.

Et nous avec ! Au travers de ses entretiens, Pascal Canfin aborde en détail le système de santé, la régulation financière (un entretien très musclé avec le financier !), le partage et l’organisation du travail. Tout ça au travers du prisme écolo, c’est à dire avec le souci de l’équilibre de la planète et de la nécessaire transition énergétique. Les interlocuteurs ne sont pas des amis de Canfin, ni ne sont acquis à sa cause.

Concernant la transition énergétique, un autre extrait, révélateur d’un état d’esprit dominant :

Peu avant son départ de la tête de la BCE, j’ai rencontré Jean-Claude Trichet en tout petit comité avec Philippe Lamberts, nouveau coprésident du groupe des Verts au parlement européen. Jean-Claude Trichet est alors l’incarnation de cette fameuse « crédibilité ». (…) Nous lui demandons en fin d’entretien comment il envisage, en tant que patron de la BCE, de contribuer à la lutte contre le dérèglement climatique (…) Nous voyons tout de suite à son regard qu’il n’a pas passé une seule seconde – visiblement de toute sa carrière – à se poser cette question. Et sa réponse est alors que la recherche sur le nucléaire de 4e génération règlera tous les problèmes et qu’il a foi dans le progrès.

On se prend à rêver, au fil de la lecture, qu’en plus de se préoccuper des grands équilibres et d’attendre que la croissance revienne (par magie, probablement), on ait un jour un gouvernement qui ait envie de faire des choses, des choses concrètes, qui changent durablement le cours des événements. Canfin n’est jamais dans le « faut qu’on, y’a qu’à », il ne prétend pas avoir une solution à tout non plus. Il pense, et c’est déjà beaucoup.


Du côté de Cécile Duflot, le but n’est pas le même. Il s’agit avant tout de tirer un bilan de deux années d’expérience (douloureuse) au gouvernement, et d’expliquer pourquoi les écolos ont décidé de ne pas participer au gouvernement de Manuel Valls (vous savez le Monsieur 5,6% de la primaire socialiste). Si l’on se contente de lire les réactions qu’à suscité le livre dans la presse, on peut avoir l’impression que c’est un livre d’insulte. « Peu élégant », « Triste », cite Le Monde… Quant à Valls et à ses amis, ils pensent qu’ « Il faut taper et ne pas hésiter à lui rentrer dedans ! », comme on peut le lire dans le même article du Monde (publié le 21/8/2014).

Il est à peu près certain que ces commentateurs n’ont pas lu le livre en question.

Avec une grande lucidité, une vraie exigence avec elle-même, sans concession (y compris sur son propre bilan), Cécile Duflot pose l’équation qui a déterminé son entrée au gouvernement en 2012, et explique pourquoi elle en est sorti.

Duflot exprime avec simplicité ce que ressentent, j’en suis persuadé, la majorité des électeurs de Hollande qui se sentaient à gauche, en mai 2012. Pas à l’extrême gauche. C’est même encore plus simple, elle exprime son incompréhension face à l’écart abyssal entre les promesses de campagne du candidat (qui n’étaient pas non plus révolutionnaires) et les actes du président.

Cécile Duflot, comme bien des électeurs de Hollande, s’est senti flouée lorsque, de jour en jour, elle a compris que le quinquennat était pris en main par des gens qui n’avaient que faire des promesses de campagne, persuadés de détenir la vérité absolue. Les entretiens qu’elle relate avec Jérome Cahuzac, encore ministre du budget, sont éloquents. Et puis, il y a Manuel Valls. Extrait…

Je ne connais pas assez Manuel Valls et Nicolas Sarkozy pour savoir s’ils se ressemblent. Mais je sais que celui qui fut le ministre de l’intérieur François Hollande utilise des recettes similaires. il déploie les mêmes techniques : saturation de l’espace médiatique, transgression. La figure est facile : le mec de gauche qui tient des discours de droite, c’est un peu l’écolo qui défend le nucléaire.
C’est ce que j’appelle la triangulation des Bermudes. À force de reprendre les arguments et les mots de la droite, de trouver moderne de briser les tabous, et donc de défendre la fin des trente-cinq heures, de dénoncer les impôts, de s’en prendre aux Roms, de prôner la déchéance de la nationalité pour certains condamnés, de taper sur les grévistes, quelle est la différence avec la droite ? Une carte d’adhésion dans un parti différent ? Le fait de proclamer toutes les trois phrases « Je suis de gauche » ? Formellement, actuellement, quels sujets les opposent ?
À force de trianguler, ils ont fait disparaître la gauche.

Elle consacre tout un chapitre à Martine Aubry, qu’elle nomme « L’absente… », qui s’ouvre par les mots « Sans elle, le quinquennat est bancal ». Une analyse intéressante, qu’on ne lit pas beaucoup ailleurs (et que je partage complètement).

Bien sûr, le livre est cruel pour les deux têtes de l’exécutif, mais ce n’est pas un brulot. C’est une analyse de la situation, on peut bien sûr ne pas la partager, mais elle est basée sur des faits, qui eux sont intangibles.

Ironie de l’histoire, lors de la parution du livre, il y a une semaine, les commentateurs le jugeaient comme le summum de la transgression, le franchissement de ce qui est permis dans le monde politique, où au fond, on ne doit jamais exprimer la réalité. En quelques jours, l’épisode « Montebourg-Hamon-Démission-du-gouvernement » a complètement changé la perspective. L’analyse de Duflot, en réalité, est à peu près partagée par la majorité de la majorité parlementaire qui soutenait Hollande en 2012. Pour le dire autrement, Hollande et Valls n’ont aujourd’hui plus de majorité. Deux ans et demi avant la prochaine présidentielle, ça va être un long chemin de croix, si le quinquennat va à son terme, ce qui semble aujourd’hui toit sauf une certitude.

Imaginons. Pascal Canfin. Editions Les Petits Matins
De l’intérieur. Cécile Duflot. Fayard

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Les derniers jours du paradis. Robert Charles Wilson

Actualité chargée pour Robert Charles Wilson en France en cette rentrée. Un recueil de nouvelles aux éditions du Bélial, et quelques jours avant, son nouveau roman, chez Denoël Lunes d’Encre : Les derniers jours du paradis.

Ce nouveau roman se passe dans une année 2014 uchronique, qui s’apprête à fêter cent ans de paix mondiale. Durant le XIX°siècle, une couche « radioprotectrice » a été découverte au dessus de l’atmosphère terrestre. Elle permet de faciliter les communications radios. Mais il s’avère que cet élément est un organisme vivant qui ne se contente pas de propager les ondes radios : il les modifie subtilement pour maintenir la paix mondiale : messages codés transmis décodés, déclaration de guerre qui se perd, émission télé et radio apaisantes… Une société scientifique secrète a découvert la vérité, mais a beaucoup de mal à travailler, entravée par la couche radioprotectrice elle-même, qu’elle nomme hypercolonie. En 2007, de nombreux membres de cette société ont trouvé mystérieusement la mort. Les survivants se sont fait discrets, et leur famille apprend dès le plus jeune âge à être prêt à fuir, si une nouvelle alerte se déclenchait.

Cassie vit chez sa tante avec son petit frère Thomas, depuis la mort de leurs parents en 2007. Une nuit, elle est alertée par un meurtre qui se déroule dans la rue. La victime n’est pas humaine, c’est un simulacre de l’hypercolonie. Une apparence humaine, mais en réalité un appendice de l’hypercolonie, reconnaissable à la substance verte qui s’écoule de son cadavre. En l’absence de leur tante, Cassie fuit avec son frère. Elle sait qu’en cas d’alerte, elle doit fuir chez le membre de la société secrète qui habite le plus près, Leo Beck…

Le dernier roman de Robert Charle Wilson a un goût très prononcé de Spin, son plus grand succès à ce jour. Comme dans Spin, une entité extra-terrestre mystérieuse influence la vie sur Terre. Et certains personnages ont un profil similaire à ceux de Spin. Ça ne m’a pas dérangé, ça donne au contraire un sentiment d’être en territoire connu, et pas des plus mauvais, Spin étant quand même un excellent roman.

Mais plus on avance dans la lecture, et plus les deux romans se différencient. Et je trouve le dénouement des Derniers jours du paradis particulièrement réussi.

Roman typiquement Wilsonien, plus que ne l’était Julian, son roman précédent, celui-ci devrait ravir ses fans. C’est de la bonne SF dépaysante, tout en étant ancrée dans un quotidien pas très éloigné du nôtre. Une grosse dose de « sense of wonder », des personnages attachants au destin tragique, une narration à 100 à l’heure : pour ma part, je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir terminé

Tout comme Spin avait trouvé un public bien plus large que le cercle restreint des fans de SF, je suis convaincu que Les derniers jours du paradis peut ravir tout amateur de bonne littérature, tout simplement !

Roman traduit de l’Anglais (Canada) par Gilles Goullet
À paraître chez Denoël Lunes d’Encre (Septembre 2014)

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Le quatrième Mur. Sorj Chalandon

Monter la pièce Antigone d’Anouilh au Liban en 1982, en la faisant jouer par des acteurs issus de chaque camp, c’est l’idée de Samuel, réfugié grec en France pendant la dictature des colonels, resté dans notre pays après le retour de la démocratie dans son pays. Mais Samuel tombe gravement malade avant de pouvoir terminer cet ambitieux projet, et le confie à son ami, Georges, plus jeune que lui, qu’il a rencontré lorsque, au début des années 70, Georges était militant Maoïste à l’université et Samuel l’icône de ces jeunes militants.

En 350 pages, Sorj Chalandon nous fait vivre la ferveur des engagements des années 70, puis la complexité de la guerre du Liban, avec une intensité émotionnelle rare. L’écriture est acérée, les phrases sont courtes. Ce n’est pas avec des déluges de mots que l’émotion passe, mais parce qu’elle est saisie avec justesse. Toute est juste, tout est fin, dans ce récit. C’est au travers des yeux de Georges, le narrateur, que l’on est plongé dans les méandres de l’inextricable conflit du Liban. On partage ses doutes, on voit ses a priori nés de ses engagements de jeunesse (très pro-palestiniens) être confronté avec la réalité de la guerre.

Le montage de la pièce est totalement utopique, et de fait, le roman traite principalement des Utopies, à commencer par celles des années 70. Le plus douloureux est sûrement de voir à quel point ces utopies volent en éclat face à une guerre aux racines si profondes qu’on n’en comprend plus bien les tenants et les aboutissants.

La toile de fond du récit, c’est Antigone d’Anouilh (que j’ai du coup très envie de lire), très subtilement mêlé à l’histoire. Chalandon nous en donne suffisamment pour suivre si on ne l’a pas lu, même si je suis sûr que connaître ce texte donne une dimension supplémentaire au roman. D’autant qu’il y a un parallèle frappant entre la pièce et l’histoire du roman. Le théâtre est omniprésent dans le livre : Samuel et Georges sont tous les deux metteurs en scène.

Le questionnement sous-jacent, c’est aussi la fidélité à ses idéaux de jeunesse. Chalandon, longtemps grand regretter à Libération quitte le journal en 2006. J’ai retrouvé une interview qu’il a alors donné au Nouvel Obs (voir l’article ici) : « le journaliste dit ne pas accepter l’exigence d’Edouard de Rothschild d’ »une vraie rupture avec Serge July ». « L’époque July, j’en suis partie prenante depuis le début. Cette rupture, Libération doit peut-être la faire mais il la fera sans moi », a-t-il expliqué. » Je trouve que ces mots résonnent parfaitement avec le roman. (Et me touchent aussi beaucoup parce que le lecteur fidèle de Libé que j’ai été ne s’est jamais remis de l’éviction de July, jusqu’à déserter la lecture du quotidien peu après l’arrivée de Demorand, après quelques années de déceptions).

Pour revenir au Quatrième Mur, c’est un roman extrêmement brillant, touchant, qui se lit d’une traite et dont on sort vraiment bouleversé.

Publié chez Grasset

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L’Échiquier du mal. Dan Simmons

Si j’avais plusieurs vies, j’en consacrerais une à relire des livres que j’ai aimé. Mais je n’en ai qu’une, et du coup, je relis assez peu. Relire L’Échiquier du Mal, de Dan Simmons, me taraudait depuis pas mal de temps, et je me suis enfin lancé. Je l’avais lu lors de sa parution en France, en 1992, et il m’avait profondément marqué. C’est le livre qui a provoqué le plus d’effroi chez moi. Je me souviens de vraies terreurs nocturnes pendant la période où je le lisais.

Vingt-deux ans plus tard, il semblerait que je me sois endurci : je n’ai pas autant effrayé ! Dan Simmons est un auteur assez multiforme, passant de la SF, au fantastique, en passant par quelques romans de littérature blanche (considérés à tort comme des oeuvres mineures : Les larmes d’Icare est pour moi l’un de ses plus beaux romans, je pense d’ailleurs le relire bientôt !). Depuis le début des années 2000, il a effectué un virage idéologique néo-conservateurs assez irritant, d’autant que sa littérature en est devenue imprégnée (Olympos est une véritable merde, par exemple). Mais bon, Dan Simmons reste l’auteur d’Hypérion, quand même, qui est un vrai chef d’œuvre !

Mais en 1989, date de parution aux States de l’Échiquier du Mal, Dan Simmons semble bien plus modéré. Ses personnages principaux, ceux avec lequel on le sent en empathie, sont plus liberal (au sens américain, c’est à dire « de gauche »)  qu’admirateurs de George W. Bush ou Dick Cheney (ou plutôt de Ronald Reagan, puisque l’histoire du roman se déroule principalement en 1981).

L’Échiquier du Mal raconte le combat de Saul Lasky contre des êtres humains dotés d’un « talent » particulier : la capacité de prendre le contrôle de l’esprit d’un ou plusieurs autres êtres humains.

Saul Lasky, rescapé des camps de la mort, a rencontré l’un d’eux à Solibor peu avant son évasion. Après la guerre, il a essayé de retrouver son tortionnaire, mais ses recherches ne donneront rien jusqu’au début des années 80. Et là, il va découvrir que l’ancien nazi n’est pas le seul à détenir ce talent, et que ces êtres, réunis dans une sorte de club, se livrent régulièrement à des jeux mettant aux prises les victimes de leur talent : un jeu de petits soldats dont les pions sont les personnes dont ils ont pénétré l’esprit. Lasky va traquer les membres de ce club aidé de Nathalie Preston, une jeune femme dont le père a été une victime collatérale du jeu maléfique de ces êtres pervers.

Même si je n’ai pas été aussi effrayé que la première fois, je n’ai absolument pas regretté cette deuxième lecture. L’Échiquier du Mal est un très très bon roman fantastique, un classique du genre selon moi. C’est un véritable « page turner », qui est de surcroit bien écrit et formidablement documenté (la force en général de Dan Simmons, une force qui parfois devient un boulet, comme par exemple son roman sur Dickens, Drood, qui sombre sous une documentation indigeste…). Une part belle est donnée aux personnages, qui ont une vraie épaisseur. On est tenu en haleine du début à la fin, il y du suspense, de l’émotion, de l’action, des rebondissements ! C’est étonnant qu’il n’y ait jamais eu d’adaptation cinématographique de ce roman.

J’ai eu le plaisir de relire ce roman dans sa collection d’origine, l’éphémère Présences de Denoël, avec ses couvertures bleues (il était paru en deux volumes). Il a été ensuite repris en un volume chez Lunes d’Encre, et multi-publié en poche (toujours disponible chez Folio SF). Ça reste une valeur sûre du genre, indispensable pour les amateurs, et un très bon point d’entrée dans la littérature fantastique pour ceux qui voudraient s’y essayer.

Roman traduit de l’Américain par Jean-Daniel Brèque
Disponible en poche chez Folio-SF

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Pour en finir avec Eddy Belegueule. Édouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis, est le phénomène littéraire de ces derniers mois, et honte à moi, je n’en avais absolument pas entendu parler, malgré les plus de 100 000 exemplaires vendus et toutes les polémiques plus ou moins débiles qu’il a suscité. À croire que j’ai trouvé mieux à faire qu’à me plonger dans le microcosme Germanopratin ces six derniers mois. Dingue ! La rumeur a fini par atteindre ma citadelle, et j’ai lu en quelques heures ce court roman.

Édouard Louis est un pseudo. Enfin, pas vraiment. Il se trouve que l’auteur est né sous le patronyme d’Eddy Bellegueule. Et qu’il a récemment fait changer officiellement son nom pour adopter à l’État civil le pseudo qu’il a utilisé pour publier ce roman. On peut donc voir ce roman comme un moyen, pour l’auteur, d’en finir avec le poids de son enfance et de son adolescence.

Eddy Bellegueule (le personnage du roman) est né dans un village de la Somme, dans une famille de cinq enfants. Dès son plus jeune âge, il se sent différent.

Quand j’ai commencé à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air.
Mes parents appelaient ça des « airs », ils me disaient « Arrête avec tes airs ».

Eddy va vivre un enfer durant sa scolarité (primaire et collège), en proie à la violence de certains de ses camarades. Et ce n’est pas dans son milieu familial, dominé par la violence et l’alcool, que le petit Eddy va trouver un quelconque réconfort. L’auteur décrit un milieu d’une pauvreté extrême, cadenassé par un horizon des possibles très étroit. C’est écrit avec une certaine froideur, une lucidité tranchante, qui ne permet à aucun moment au lecteur de se retrancher derrière quelque paravent que ce soit. C’est un regard clinique, sans empathie, qui est porté sur la vie de cette famille (y compris sur le narrateur, qui ne s’épargne pas).

D’un point de vue du style, Édouard Louis utilise un double niveau d’écriture, qu’il entremêle en permanence, le regard du narrateur (avec un niveau de langage plus élevé) et les anecdotes racontées par les autres protagonistes eux-mêmes (avec un langage beaucoup plus pauvre et une syntaxe approximative). L’entremêlement n’est pas toujours heureux (certaines phrases n’en finissent plus), mais globalement, c’est parfaitement maîtrisé.

Précisions à ce stade qu’Édouard Louis a 21 ans. Que c’est son premier roman. (Après un essai Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, paru il y a un an). Et qu’après une enfance dans un milieu proche de celui qu’il décrit dans ce roman, il a intégré Normale Sup, un parcours pas tout à fait banal (il suffit d’aller écouter proclamer les résultats du concours d’entrée à Normale Sup, début Juillet dans la cour de la prestigieuse école de la rue d’Ulm, pour comprendre le concept de « Reproduction des élites »). Lorsque je lis certaines critiques haineuses sur des blogs ou dans les pages littéraires de certains magazines, je me demande s’il n’y a pas un peu de jalousie devant tant de talent pour un si jeune homme. Parce que ce roman, par sa maîtrise, son style, la force de son écriture, et la lucidité de son regard est sans conteste brillant.

Au fond, et c’est quand même l’ironie de l’histoire, cette violence est exactement la même que celle que subit le personnage du roman. La différence et le décalage dérangent.

J’ai cité l’essai de l’auteur sur Bourdieu, parce que je trouve que le roman transpire de la pensée Bourdieusienne. Et je peux comprendre ce que certains trouvent choquant. Édouard Louis nous montre sans aucun filtre une sorte de laboratoire des mécanismes de reproduction de l’ordre social. Un peu comme le faisait l’émission de télé « Strip Tease ». Et cette réalité est insupportable parce qu’elle ne se règle pas à coup de discours, de bonnes œuvres, de charité, ou de compassion. Du coup, le soupçon de mépris, voire de « racisme social » n’est jamais loin. Comme si ne pas décrire la réalité pouvait, par une sorte de pensée magique, la faire disparaître.

(Pour être honnête, il faut dire que le livre a quand même eu un excellent accueil de la part de l’intelligentsia – Inrocks, Libé, Télérama – ce qui a peut-être encore accentué la virulence de certaines critiques).

On a atteint le pire avec l’article immonde d’un journaliste du Nouvel Obs qui est allé enquêté dans la famille de l’auteur pour voir si ça s’était bien passé comme ça. Alors qu’il est écrit « Roman » sous le titre. Et, quelle surprise, les proches d’Edouard Louis sont choqués ! Vu comme les personnages du roman prennent cher, c’est le contraire qui aurait été étonnant. La démarche d’Édouard Louis est une démarche littéraire. Que ses proches soient émus, c’est bien naturel, qu’un journaliste s’en fasse l’écho (pire, fasse une enquête pour aller chercher l’info), c’est juste hallucinant.

La vision romantique du prolétariat (du genre « On n’avait pas grand chose, mais tant d’amour ») sert avant tout ceux qui ont bien l’intention que chacun reste à sa place (et leurs alliés objectifs ou inconscients). Édouard Louis nous montre une autre facette de la réalité de cette France urbanisée à la va-vite, puis désindustrialisée : la violence l’homophobie et le racisme ordinaires, et la télé pour seul horizon culturel.

Reste alors pour les chanceux la fuite (même s’il sera pour ceux là difficile de ne pas être rejeté aussi par leur nouveau milieu, dans lequel il seront aussi en décalage).

Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire « Qu’est ce qui fait la débile là ? »
Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais (…) Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année.

Paru aux Éditions du Seuil

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Deux étrangers. Émilie Frêche

Après sept ans de silence, le père d’Élise se manifeste au téléphone. Il veut la voir, il est à Marrakech. Elle demande au père de ses enfants, d’avec qui elle s’est récemment séparée, de venir les garder, et part sur la route avec sa vieille R5 de 1972. Le voyage chaotique entre Paris et le Maroc est l’occasion pour elle de se souvenir et d’essayer de comprendre ce qui fait d’elle et son père deux étrangers.

Je ne vois pas ce qui m’aurait permis de rencontrer ce livre si on ne me l’avait offert. Ça aurait été bien dommage. Émilie Frêche brosse avec lucidité, et une certaine férocité aussi, le portrait de la famille de sa protagoniste, une famille largement dysfonctionnelle. Au travers de ses souvenirs, on découvre les rapports entre ses parents, son frère et surtout, la figure omniprésente de ce père autoritaire qui fait subir à son entourage les pires vexations. En toile de fond, la fin de l’Algérie coloniale, le déracinement, la fin des années 60 et les années 70.

L’écriture d’Émilie Frêche est efficace et acérée. La construction du récit tient le lecteur en attente, les révélations sont distillées au fil des pages, mais sans suspense artificiel ni sensationnalisme. De fait, j’ai eu du mal à le lâcher avant de l’avoir terminé.

Extrait
Souvent, j’essaie d’imaginer mon père sur le ponton de l’énorme paquebot qui le conduisit en France, quelques jours après cette scène à Chréa, mais c’est toujours le visage de Tom que je vois. Tom qui aujourd’hui a presque l’âge de mon père en 1957, mais dont je continue de nouer les lacets, à qui je raconte chaque soir une histoire et qui vient la nuit dans notre lit quand il a fait un cauchemar. C’est ce petit garçon-là que je vois embarquer avec sa nounou pour aller vivre dans un pays étranger, alors que son père vient de mourir et que sa mère doit rester sur place pour régler les dernières affaires.

Un excellent roman qui me donne envie de lire d’autres livres de cette auteure.

Paru chez Actes Sud

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Anti-glace. Stephen Baxter

En 1998, la carrière française de Stephen Baxter a débuté avec Les Vaisseaux du Temps, un hommage à H.G. Wells puisqu’il s’agissait d’une suite du roman La machine à explorer le temps. Mais ce n’était pas en réalité la première tentative de Baxter dans le domaine de l’hommage, puisqu’en 1993, avait paru Anti-Ice, jamais traduit en Français jusqu’à ce jour. Un manque que vient de réparer Le Bélial, qui après avoir traduit le cycle des Xeelees, poursuit le travail archéologique sur l’œuvre de Baxter (une œuvre malheureusement quasi abandonné par les gros éditeurs français : ses deux derniers cycles – Northland et Proxima ne sont toujours pas traduits).

Anti-Glace est donc une œuvre de jeunesse de Baxter, un hommage à deux romans cultes de la science-fiction datant du tout début du genre : De la Terre à La Lune de Jules Verne, et Les premiers hommes dans la Lune, d’H.G. Wells.

Autant que je m’en souvienne, Les Vaisseaux du Temps était un roman très réussi. Anti-Glace, écrit cinq ans auparavant, est plus maladroit. Plutôt qu’un hommage, je parlerais de pastiche. C’est écrit à la manière de Jules Verne, mais l’intrigue est un peu faiblarde, et il y a de gros problèmes de rythme. Et il est difficile de s’attacher aux personnages tellement ils sont caricaturaux.

Toute l’intrigue est basée sur la découverte d’une substance mystérieuse, l’anti-glace, qui délivre une puissance fabuleuse. Cette découverte, aux mains exclusives des Anglais va changer le cours de l’histoire, et, par un concours de circonstance (qui démarre par un attentat), permettre à quatre hommes de réaliser un premier voyage vers la Lune, cent ans avant Amstrong.

Mais, autant les romans de Jules Verne ont le charme d’avoir été écrit bien avant que la science ne soit suffisamment avancée pour infirmer (ou non) ses hypothèses, autant là, on est parfois irrité par l’exercice tordu consistant à écrire à la fin du XX° siècle un roman d’ « anticipation » qui se déroule un siècle avant, en faisant mine d’avoir les connaissances scientifiques de l’époque…

Bref, pour être franc, ça ne m’a pas convaincu, non pas à cause de ces incohérences, mais surtout par le manque de souffle de l’ensemble. Baxter a écrit par la suite des romans denses qui tiennent le lecteur en haleine, et est devenu un maître du fameux « Sense of Wonder » qui m’ont toujours enthousiasmé. Avec Anti-glace, on en est encore bien loin. C’est sympathique, ça se lit sans déplaisir, ça a le bon goût d’être assez court, mais, je l’écris avec peine, c’est largement évitable.

Roman traduit de l’Anglais par Pierre-Paul Durastanti
Paru aux Éditions Le Bélial

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Dernières nouvelles de Majipoor. Robert Silverberg

Je me suis réjoui lorsqu’ActuSf a annoncé la parution d’un recueil de nouvelles de Robert Silverberg prenant place dans l’univers de sa mythique série Majipoor, et l’ai acheté dès sa sortie.

Majipoor, c’est une planète gigantesque, colonisée par l’humanité, qui a été le théâtre de sept romans ou recueil de l’écrivain.

Ce recueil est composé de sept nouvelles, dont quatre inédites en Français. Ma déception a été à la mesure de mon enthousiasme…

Sur les sept nouvelles, deux sont honorables, la première (publiée simultanément dans le dernier numéro de Fiction) et la dernière (déjà publiée il y a quelques années dans une anthologie que j’avais lu)… Autrement dit, étant abonné à Fiction, si je n’avais pas acheté ce recueil, je n’aurais rien manqué. Sur les cinq autres nouvelles, on navigue entre inintérêt et indigence. La palme de l’intérêt zéro revient à « L’apprenti en sorcellerie », un texte vide, qui ne raconte rien et qui finit en queue de poisson. En ce qui concerne la nullité, c’est « Heures sombres au marché de Minuit » qui remporte la palme. Une histoire ridicule, avec une fin téléphonée, qui se veut humoristique. D’ailleurs, le problème de la chute est récurrent, puisque deux autres nouvelles insignifiantes («La tombe du Pontife Dvorn » et « De la manière de tisser des sorts à Sippulgar ») n’ont quasiment pas de fin…

Tout ça ressemble à des fonds de tiroir qui n’auraient jamais dû sortir dudit tiroir…

Reste donc les deux nouvelles correctes : « Le bout du chemin », qui se déroule à la veille d’un très long conflit entre les humains et les « Changeformes » (les autochtones de Majippor) ; et surtout « Le Septième Sanctuaire », dans laquelle on retrouve Valentin (le personnage principal de la première trilogie du cycle), aux prises avec une énigme dont la résolution est essentielle pour la paix fragile qu’il a réussi à instaurer.

C’était une bonne idée de réunir les textes de Silverberg relatifs au cycle de Majipoor, encore eut-il fallu que ces textes soient à la hauteur à la fois du cycle en lui-même, mais aussi des qualités de nouvellistes de l’auteur, qui sont pourtant immenses. Ce recueil est donc une double imposture :  pour les fans de Majipoor et pour les fans de Silverberg.

Nouvelles traduites de l’Américain par Eric Holstein, Jean-Pierre Pugi et Florence Dolisi
Paru chez ActuSF

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Notre île sombre. Christopher Priest

Notre île sombre vient de paraître, et pourtant, ce n’est pas un nouveau roman de Christopher Priest, mais un roman de jeunesse, écrit il y a plus de 40 ans, et que l’auteur a voulu remettre au goût du jour. Enfin non, pas vraiment, puisque l’histoire n’est en rien modernisée. Christopher Priest, comme il l’explique lui-même en avant-propos a voulu gommer certaines maladresses et donner plus de densité aux personnages. Cette démarche n’est pas si fréquente, mais Priest est un habitué de la chose ; il y a peu, il a revu et corrigé son excellent roman Le Glamour, vingt ans après l’avoir écrit.

Notre île sombre est un roman de politique-fiction. Priest imagine une guerre sanglante en Afrique qui provoque une immigration massive des habitants de ce continent, et par un effet domino déstabilisateur, fait sombrer l’Angleterre dans le chaos. L’histoire est racontée au travers de celle d’une famille, composée d’Allan, le narrateur, sa femme et sa fille.

Le roman est d’une lecture très agréable, malgré une structure faite de trois fils narratifs imbriqués (le début de l’âge adulte d’Allan,  le début de la crise, et le présent) un peu déstabilisante au début du roman. L’ambiance de guerre civile qui dénoue peu à peu le lien social est parfaitement bien décrit.

C’est bien écrit, c’est « bien torché » comme on dit, ça se lit d’une traite. Et pourtant, j’avoue que j’ai du mal à comprendre la nécessité qu’a eu Christopher Priest de reprendre ce roman, assez mineur selon moi. On ne comprend pas pourquoi les Africains viennent en masse immigrer en Angleterre, qui n’est pas l’endroit le plus pratique ! Le roman aurait gagné en force s’il avait décrit une déstabilisation de toute l’Europe. Même si l’auteur avait ensuite la liberté de regarder spécifiquement le cas anglais. Mais enfin là, on a l’impression que seule le Royaume-Uni est impacté, sans aucune raison particulière.

Pour tout dire, je ne comprends pas bien l’intérêt de réécrire un roman qui décrit un futur proche qui n’est pas arrivé… Puisque ce futur proche de 1971, c’est déjà notre passé (vous me suivez ?). Or le Christopher Priest de 1971 n’a pas brillé par un caractère visionnaire exceptionnel dans ce roman. Certes, il y a eu dans notre passé récent des pressions migratoires, et il risque d’y en avoir d’autres dans un futur pas si lointain si les bouleversements climatiques s’amplifient. Mais le contexte mondial de notre monde d’aujourd’hui est bien différent de celui d’il y a quarante ans. Nos « amis » Neo-libéralisme et Mondialisation sont passés par là…

Alors voilà… Un roman de Chritopher Priest, c’est toujours bon à prendre, et ça reste bien au-dessus de la moyenne de ce qui est publié chaque année ! Mais on est à mille lieux de ses chef-d’œuvre comme la Séparation ou l’Archipel du rêve…

Roman traduit de l’Anglais par Michelle Charrier
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Après les élections européennes…

Embourbés dans l’ouragan médiatique qui fait que chaque jour, une affaire chasse l’autre, nous avons perdu l’habitude de nous arrêter pour réfléchir cinq minutes aux événements. Bien évidemment, il serait tentant de se jeter sur la croustillante affaire UMP/Bygmalion/Copé/Sarkozy. Mais il me paraît important, quand même, de revenir à ce qui s’est passé il y a à peine 48 heures (une éternité en temps BFM-TV) : les résultats des élections européennes.

Rien de plus énervant que les étonnements, « séismes » et autres « coups de tonnerre ». D’une part, les mêmes journaux qui font leurs manchettes sur la surprise nous annonçaient ces résultats depuis des semaines. D’autre part, sont-ils si difficiles à comprendre si on prend trois pas de recul et qu’on examine dans son intégralité la séquence qui va de la primaire socialiste à aujourd’hui (on pourrait même faire remonter la séquence à 1983, j’y reviendrai) ?

Alors, allons-y : en 2011, le Parti socialiste organise des Primaires pour désigner son candidat à la présidentielle et les frasques de Dominique Strauss-Kahn rendent le jeu plus ouvert que prévu. À l’issu de ces Primaires, un résultat assez clair (et aussi, il faut le dire l’attitude clean de la candidate malheureuse, Martine Aubry) crée un début de dynamique pour le candidat désigné : François Hollande. Sa victoire en 2012 est le fruit de la combinaison de cette dynamique et d’un rejet massif du candidat-président sortant.

Les sympathisants de gauche ont tranché sur une ligne qui n’était pas un social-libéralisme pur jus (incarné par Manuel Valls qui a recueilli 7 % des voix lors des primaires). Les Français ont aussi rejeté, même si c’est à une courte majorité, la politique libérale de Sarkozy. Hollande, durant sa campagne, a clairement pris position contre la « politique de l’offre » chère aux ultralibéraux. Il a désigné son ennemi : la finance. Il a dit que la jeunesse serait l’une de ses priorités les plus fortes.

Et puis il a été élu. Et deux mois après, il demande à Louis Gallois, qui clame depuis des années que la bonne politique, c’est la politique de l’offre, faite de baisses de charge et de la réduction de la dette publique, de lui remettre un rapport sur la compétitivité de l’économie française. Et quelle surprise ! Le rapport Gallois prône des baisses de charge et aboutit au fameux pacte de compétitivité, avec au passage, une augmentation de la TVA pour financer les baisses de charge, alors que Hollande avait dit tout le mal qu’il pensait de la TVA sociale de Sarkozy, abolie avant même sa mise en œuvre dès son arrivée à l’Élysée.

« Mon ennemi, c’est la finance » ? Oublié ! La loi de séparation des activités bancaires est une vaste blague, une loi faite sur mesure pour les banques, dans le but que surtout, rien ne change.

La Justice fiscale ? Oubliée. Plutôt que de réformer en profondeur le système, qui fait qu’aujourd’hui, les classes moyennes inférieures sont fortement taxées quand les classes vraiment supérieures sont épargnées, on a accumulé une série de nouvelles taxes et impôts qui ont certes fait rentrer des deniers dans les caisses, mais de façon totalement illisible.

La réforme des institutions ? Diluée, reportée ou oubliée. Le non-cumul des mandats se sera peut-être pour 2017, enfin, peut-être…

Arrive alors les Municipales, qui balaye le PS et le dégage de villes qu’il dirigeait parfois depuis plus de 100 ans. Quelle est alors l’analyse de Hollande ? Il faut accélérer ! Tel un converti qui doit donner jour après jour plus de gages à la nouvelle religion qu’il a embrassée, il nomme Manuel Valls comme Premier ministre, celui-là même qui recueillait 7 % des voix des Primaires socialistes. Et Valls est bien nommé pour incarner la politique qu’il prônait en 2011 : baisse des dépenses publiques, baisse des charges et des impôts. Et je ne parle même pas des positions abracadabrantes du même Valls sur la politique d’immigration ou la situation des Roms.

Alors voilà. Je n’excuse personne de se laisser aller à voter pour un parti nauséabond (pardon, que j’estime nauséabond), c’est-à-dire le Front National. On aurait pu rêver que les gens, dégoûtés de voir que, quel que soit leur vote c’est toujours la même politique qui est menée, votent pour le Front de Gauche ou les Verts. Il n’empêche que ce vote Front National (ajouté à l’abstention de 60%, ne l’oublions pas) est né dans les renoncements de Hollande.

On est dans un système à bout de souffle. Il n’est pas normal que la politique soit un jeu confisqué par deux partis dits de gouvernement qui pensent exactement la même chose sur quasiment tout, mais qui s’amusent à dire le contraire à chaque grand rendez-vous pour alternativement croquer une part du joli gâteau. Dernier exemple en date : le couple Hollande-Valls annonce un plan d’économie de 50 milliards, l’UMP annonce qu’il faudrait en faire 132… Sachant que déjà, 50 milliards, personne ne l’a jamais fait ! Faut être sérieux, les amis, faut être sérieux.

Aujourd’hui, entre 40 et 60 % du PS, les centristes et au moins la moitié de l’UMP pensent exactement la même chose. C’est à dire, en gros que la politique de Hollande est la bonne. Et bien qu’ils actent cette convergence. Et que, à gauche, l’autre moitié du PS, les Verts et le Front de gauche réfléchissent à un projet alternatif. Pas un projet d’invectives et de « faukonyaka ». Un projet argumenté sur le fond. De l’autre côté de l’échiquier, libre aux tenants de la droite forte et du Front National de présenter un autre projet. Et après ? Et bien puisque ces messieurs (et quelques dames, mais surtout des messieurs, malheureusement) ont le mot démocratie plein la bouche, qu’ils soumettent ces projets aux suffrages. Un suffrage législatif, à la proportionnelle. Et si aucune majorité ne se dégage, que l’on montre enfin une certaine maturité politique, en créant des coalitions basées sur des contrats de gouvernement, et non pas sur un partage des postes. Alors bien sûr, tout ça nécessite une réforme constitutionnelle de fond. Pourquoi ne pas décider aujourd’hui, sans plus attendre, de faire élire une assemblée constituante pour changer de loi fondamentale ?

Je disais au début qu’en fait, la séquence à analyser pour expliquer le score du Front National remonte à 1983. En effet, c’est en 1983 que Mitterrand et Mauroy ont tourné le dos à leur politique de gauche. Peut-être était-elle mauvaise. Le drame, c’est qu’ils n’ont pas inventé autre chose, ils se sont contentés de rallier les dogmes néo-libéraux du moment, et ont accéléré la construction de l’Europe sur ces même bases néo-libérales. Comme par hasard, l’émergence du Front National date de la première élection qui a suivi… Juin 1984. Des Européennes. Déjà !

(On pourrait aussi parler du référendum de 2005, du silence assourdissant de Hollande sur le traité transatlantique, j’en oublie sûrement…)

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Seul dans Berlin. Hans Fallada

Seul dans Berlin est un roman de Hans Fallada, écrivain allemand, écrit en 1946. Il vient de sortir en France dans une nouvelle traduction, basée sur le texte intégral du roman, qui n’a été découvert que récemment. Pendant 50 ans, le texte publié était une version expurgée par le régime est-allemand qui avait estimé qu’il n’était pas possible de dépeindre des résistants intérieurs ambigus, et avait donc gommé certains engagements des protagonistes.

Seul dans Berlin se déroule dans Berlin pendant la seconde guerre mondiale, en pleine folie nazie. Et, au milieu de cette folie, Fallada décrit la résistance folle, désespérée, quasi-anecdotique dans ces effets, mais archi-émouvante de quelques Berlinois. On suit principalement le couple Quangel, dont la vie bascule quand ils apprennent la mort au front de leur fils unique. Lui, le taiseux, contremaître dans une usine de menuiserie, et elle l’épouse soumise, vont se lancer dans le projet fou d’écrire de la propagande anti-nazie sur des cartes postales et de les disséminer dans la ville, en espérant réveiller les consciences.

Nous avons l’habitude de voir (que ce soit dans la littérature ou le cinéma) la folie nazie à l’extérieur de l’Allemagne, beaucoup moins au sein même de la dictature, dans son quotidien. En ça, Seul dans Berlin est absolument glaçant. La bassesse de la nature humaine au quotidien est décrite avec précision et réalisme. Elle n’arrive pas à être contrebalancée par le courage de quelques uns. D’autant que le côté dérisoire de leur résistance (dans ses effets) renforce le sentiment de pessimisme qui habite le roman. Certes, une fin un peu plus optimiste laisse l’espoir que la flamme de l’humanité ne s’éteint jamais tout à fait. Mais elle apparait bien fragile.

La nouvelle parution de ce roman est une occasion à ne pas laisser passer de connaître ce roman absolument indispensable. En général, et encore plus en des circonstances particulières… À méditer.

Roman traduit de l’Allemand par Laurence Courtois
Paru chez Denoël et d’Ailleurs

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Morwenna. Jo Walton

Morwenna de Jo Walton a reçu le prix Hugo, le prix Nebula, et le British Fantasy Award. N’en jetez plus. Même si on peut espérer que ces prix sont un peu plus objectifs que les prix littéraires français (quoique la persévérance du jury du Hugo à récompenser Lois McMaster Bujold, même pour ses pires purges, peut faire douter), une avalanche de prix n’est pas une assurance absolue de qualité.

C’est donc avec une certaine circonspection que j’ai ouvert Morwenna, avec l’air blasé de celui à qui on ne la fait plus.

Quarante pages plus tard, j’étais déjà terrifié à l’idée qu’il ne me restait plus que trois-cents pages à lire. L’idée même de quitter cette histoire était un crève-coeur. Le mot est largement galvaudé, pourtant je vais quand même l’employer : Morwenna est un chef d’œuvre.

Morwenna se présente sous la forme d’un journal intime d’une adolescente, sur une période assez courte (une année scolaire). Morwenna a perdu sa sœur jumelle un an auparavant, dans des circonstances qui nous sont révélées peu à peu ; elle a fui sa mère qu’elle pense maléfique et a été confiée par les services sociaux à son père, qu’elle n’avait jamais vu, celui-ci ayant quitté sa mère à sa naissance.

C’est donc à une période de changements et de bouleversements que nous partageons la vie de Morwenna : elle est seule alors qu’elle a toujours vécu une relation fusionnelle avec sa sœur ; elle découvre une nouvelle école, dans laquelle elle n’est pas bien accueillie ; et elle est loin de son Pays de Galles natal, loin de la magie qui habitait son quotidien.

Elle se réfugie dans la lecture. Morwenna lit principalement la science-fiction et de le fantasy. Le roman va s’adresser directement à tous les lecteurs de littérature de genre.

Peu à peu, refaisant surface, découvrant que son père est digne d’intérêt et lui-même un gros lecteur, Morwenna va faire sa place dans son nouvel environnement. Par le biais de la bibliothécaire de son école, elle s’inscrit à un club de lecture, où elle découvre qu’elle peut partager ses passions.

Parallèlement, elle doit se protéger de l’influence maléfique et magique de sa mère.

Il est impossible de lâcher ce roman une fois entamé. Tout lecteur de littératures de l’imaginaire vibrera à l’unisson de Morwenna. Il y a des passages véritablement bouleversant, par exemple le moment où la protagoniste découvre qu’il existe des gens avec qui elle peut parler de choses qui la passionnent…

C’est étonnamment assez difficile de parler de ce livre, peur d’en dire trop, peur de ne pas réussir à faire passer les sensations exactes que j’ai lu en le lisant, alors, je ne vais pas en dire plus. Je suis certain d’une chose : je relirai ce livre plusieurs fois. Il a marqué d’une coloration particulière et définitive la période pendant laquelle je l’ai lu. Pendant longtemps, je dirai, j’en suis sûr : « Avril 2014. Ah oui, c’est ce mois-là que j’ai lu Morwenna ».

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Luc Carissimo
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les vaisseaux d’Omale. Laurent Genefort

Un an et demi après avoir publié l’intégrale en deux tomes des romans et nouvelles de l’univers d’Omale de Laurent Genefort, la collection Lunes d’Encre nous livre un nouveau roman évoluant dans cet univers : Les Vaisseaux d’Omale. J’ai déjà pas mal parlé d’Omale ici.

Laurent Genefort continue à développer son univers dans ce nouveau roman. La grande Aire, la portion d’Omale occupée par les Humains, les Chiles et les Hodgqins est à l’aube d’une nouvelle ère spatiale. Le roman retrace l’expédition d’un petit groupe de scientifiques Humains et Hodgqins pour rejoindre le chantier spatial, puis le voyage du premier vaisseau. Les découvertes que ces explorateurs vont faire seront essentielles à la compréhension du monde d’Omale, y compris ses origines.

Genefort ne s’embarrasse pas de hard-science. Le cœur du roman, c’est l’aventure. Et c’est très réussi. Difficile de lâcher le roman une fois celui-ci commencé. Les personnages sont attachants, et une fois de plus, l’auteur s’attelle à nous décrire les interactions entre les différentes « rehs » (c’est à dire les différentes espèces qui cohabitent sur la grande Aire).

Un petit défaut dans le roman : un fil narratif secondaire (l’espionnage de la mission et les péripéties diplomatiques du commanditaire de l’expédition) n’est pas très bien exploité, à mon sens. Cette histoire parallèle est indispensable au premiers tiers de l’histoire, pour comprendre l’arrivée des Chiles sur le chantier spatial. Mais ensuite, ça ne sert plus à rien, et ces quelques pages tournent un peu « à vide ».

Mais ce n’est pas un défaut majeur, et ça ne doit pas masquer la grande réussite qu’est ce roman. Il pourrait se lire indépendamment de tout le cycle, mais ce serait dommage de se priver du reste du cycle, qui je l’espère s’enrichira encore.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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L’Homme-Soleil. John Gardner

John Gardner était un auteur de démesure. L’Homme-Soleil que les éditions Denoël viennent de rééditer (poursuivant le travail de réédition de son œuvre commencé avec Grendel et La Symphonie des Spectres) en est une nouvelle preuve. 800 pages bien touffues, des parenthèses dans des parenthèses (certaines faisant 4 pages, autant dire qu’à la fin, on ne sait plus très bien pourquoi la parenthèse a été ouverte), des personnages nombreux, certains ayant même deux noms différents, histoire de nous perdre un peu plus… Et perdu, je dois avouer que je l’ai vite été.

L’histoire n’est pas très compliquée à résumer : on suit l’enquête du chef de la police de Batavia à propos d’un homme surnommé l’homme-soleil, qui a été arrêté pour un motif assez futile (avoir peint le mot « amour » sur le macadam), mais qui en s’évadant, provoque la mort d’un des gardiens.

Bien sûr la trame du roman est infiniment plus compliquée que cela. Comme je le dis plus haut, des dizaines de personnages entrent en jeu, et sont pour la plupart croqués de façon très précise.

Le problème, c’est que je n’ai jamais réussi à rentrer dans le roman. Pourtant, je me suis accroché, le lisant de bout en bout, espérant qu’à un moment, j’en percerais les aracanes. En vain. Alors que je lis en général rapidement, il m’a fallu deux mois pour arriver au bout, et en le refermant, je me suis longuement interrogé parce que je suis incapable de dire ce qui ne m’a pas accroché. La longueur, ni la complexité, ne m’ont jamais arrêté, alors ? Je n’ai toujours pas la réponse.

Je me suis interrogé aussi sur la parution du roman en Lunes d’Encre, alors que pour moi, ce roman ne relève ne rien des genres que couvre la collection (que ce soit SF ou Fantasy, pour faire vite). Je me demande même si je ne suis pas passé à côté de quelque chose de fondamental !

S’il n’était pas si volumineux, j’aurais essayé de relire L’Homme-Soleil un jour, parfois, on lit un livre à une période inappropriée. Mais là, je n’aurais jamais le courage de le reprendre, je crois. Tant pis pour moi.

Roman traduit de l’Américain par Claude et Anny Mourthé
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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