Arslan. M. J. Engh

Arslan, de M. J. Engh n’est pas tout à fait un roman comme les autres. Le fait qu’il soit resté inconnu sous nos latitudes francophones durant quarante ans malgré l’aura qui l’entoure en est un des signes. Mais cette anomalie éditoriale est réparée grâce à la collection Lunes d’Encre des éditions Denoël.

Le propos de base du roman est un classique de la politique-fiction. Il s’agit de la chronique de la période qui suit une invasion des États-Unis. Sauf que… En fait, cette invasion est loin d’être le sujet principal du livre. L’épisode est mis en place au tout début du roman, en une demi-page, et l’auteure ne reviendra dessus que deux cents pages plus tard.

Arslan est un général Turkistanais (le Turkistan est une province chinoise, devenue indépendante dans le roman) qui, par un tour de passe-passe géopolitique, devient commandant en chef des armées américaines. Pour une raison assez obscure, il débarque à Kraftville, petite ville de l’Illinois.

Malgré la présentation abrupte de la situation et son invraisemblance, la première grande force du roman est qu’on y croit. Plus exactement, le lecteur est dans un tel état de sidération, similaire à celui que ressentent les habitants de Kraftville, qu’il accepte les faits.

Une autre particularité du roman tient au fait qu’alors que son contexte soit une sorte de conflagration mondiale, il est totalement centré sur un endroit minuscule, qui, se retrouvant coupé du monde, ne peut que conjecturer sur ce qu’il advient du reste de la planète. D’ailleurs, on ne sait jamais vraiment ce qui se passe ailleurs qu’à Kraftville. Même lorsque Arslan et l’un des personnages retournent au Turkestan, il ne transpire au travers du récit que des détails allusifs.

Engh centre son roman sur les personnages, trois d’entre eux en particulier : Arslan, bien sûr, et les deux narrateurs en alternance : Franklin Bond et Hunt Morgan. Le premier est le principal du lycée du coin. Le second un de ses élèves d’une douzaine d’années au début du récit. Lors de l’arrivée d’Arslan dans la ville, il viole Hunt Morgan, un acte de cruauté pure pour montrer l’état de soumission dans lequel il compte bien placer la population.

Le récit de Bond est factuel, assez classique. Celui de Morgan est carrément dérangeant. Au moment où il raconte son récit, c’est un jeune homme brisé, mais qui éprouve en même temps une fascination et une attirance pour son bourreau.

Quant à Arslan, c’est un personnage hors-norme. Il n’est pas seulement le « grand méchant » qu’on aimerait voir. Le regard qu’en a Hunt Morgan est biaisé par une espèce de syndrome de Stockholm, mais même Franklin Bond nous dépeint quelqu’un d’ambivalent. Ce qui participe aussi au malaise que l’on éprouve parfois à la lecture du livre.

Comme Robert Merle en son temps dans Malevil, Engh dépeint une micro société coupée du Monde, qui doit réapprendre à vivre simplement, sans technologie. C’est un autre axe important du roman.

Les deux parties racontées par Hunt sont les plus fortes, parce que son personnage est particulièrement poignant. Il a un regard très lucide sur lui même, il se dégage de ces passages un désespoir insondable.

Arslan est un grand roman. Quarante ans après, il n’a pas pris une ride. Sa lecture est durablement marquante.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Jacques Collin
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Infinités. Vandana Singh

Longtemps que l’on n’avait pas vu un recueil de nouvelles chez Lunes D’encre. Ce retour dans le format court (qui je l’espère ne sera pas sans lendemain, mon petit doigt me dit que cela va dépendre de l’accueil commercial de ce recueil) se fait avec une auteure peu connue, Vandana Singh, de nationalité indienne. La parution du recueil Infinités est précédée d’une excellente réputation, et l’on a pu, en France, constater qu’elle n’était pas surfaite en lisant deux de ses nouvelles dans la défunte revue Fiction.

C’est dans une nouvelle traduction de l’excellent Jean Daniel Brèque qu’elles sont toutes présentées ici. Avec une superbe couverture de l’incontournable Aurélien Police.

L’écriture fine et ciselée de Vandana Singh s’accorde à merveille aux thématiques de ses nouvelles, aux frontières du fantastique, de la science-fiction, peut-être dans les interstices intergenres, teintées de poésie et empreintes de cette culture indienne éloignée de la nôtre. Les textes sont courts, mais denses, jamais anodins.

Dix nouvelles, un court essai. Le recueil est homogène et il n’y a vraiment rien à jeter. Mention vraiment très bien pour deux d’entre elles : Infinités et Le tétraèdre.

Infinités raconte le destin d’un professeur dans une modeste école, passionné par les mathématiques, destin chamboulé à la fois par la pauvreté et la guerre.

Le tétraèdre est un texte de SF ayant un sujet un peu similaire aux Chronolithes de R. C. Wilson, mais c’est surtout un prétexte pour évoquer la société indienne avec ses classes sociales hyper compartimentées.

Le recueil se termine avec un court texte sur l’importance aux yeux de l’auteur de ce qu’elle appelle la fiction spéculative (c’est ainsi qu’elle nomme les littératures de l’imaginaire, une part d’entre elles en tout cas). Passionnant : « La fiction spéculative possède un potentiel révolutionnaire sans doute unique. »

Pour résumer, un excellent recueil, qui donne envie de connaître le reste de l’œuvre de l’auteur (elle a écrit un roman).

Recueil de nouvelles traduit de l’Anglais (Inde) par Jean-Daniel Brèque
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Avenue des mystères. John Irving

Cela fait bien des années que l’on attend le grand roman de John Irving, celui qui pourrait égaler Une prière pour Owen ou retrouver la fraîcheur de ses romans d’il y a vingt-cinq ans. Le dernier n’était pas mauvais (voir ici), mais il y manquait quand même une grâce, une légèreté, dans la style, dans la construction.

Autant le dire de suite, ce n’est pas avec Avenue des mystères que ces qualités sont réapparues.

John Irving situe son roman à la fois au Mexique (lieu de l’enfance du narrateur) et en Asie du Sud-Est, où il effectue un voyage. Juan-Diego est né dans la banlieue d’Oaxaca, aux abords de la décharge publique où travaillent sans cadre légal de nombreux adultes et enfants. Il y vivait avec sa sœur, Lupe, jeune fille extra-lucide et qu’un défaut d’élocution rend incompréhensible aux autres, sauf à Juan-Diego. Durant ce voyage, Juan Diego se remémore son enfance, parfois en rêve, parfois tout éveillé.

Au fond, tout y était pour que John Irving nous délecte d’un de ses récits picaresques aux personnages loufoques et attachants. Mais à force de vouloir faire trop « débridé », comme le dit la 4° de couv, on en arrive à un récit parfois confus. Les problèmes principaux de ce quatorzième roman de John Irving sont liés à des choix narratifs plus que discutables :
• le fait que Juan Diego se rappelle son passé lors de rêves oblige à avoir un personnage qui somnole souvent, trop souvent… Il finit par être complètement éthéré !
• la petite sœur de Juan Diego a un problème d’élocution la rendant incompréhensible, seul son frère décrypte ce qu’elle dit. Si cela crée quelques quiproquos bien vus, cela nous donne aussi une liste sans fin de « elle attendit que son frère traduise », « Juan-Diego fut incapable de traduire », « mais bien sûr Juan-Diego fut le seul à comprendre » etc… (Trois phrases piquées en ouvrant le livre au hasard)
• des thèmes légèrement abordés mais largement sous exploités voire carrément laissés en plan en cours de route : les fantômes que voit Juan Diego ; les deux personnages féminins qu’il croise dans son périple en Asie (sont-elles réelles ?)

Et pourtant, à plusieurs reprises, la capacité de John Irving à rendre loufoques les situations les plus tristes, ses personnages d’enfants diablement attachants, sa profonde humanité surgissent et on regrette encore plus les défauts.

Ceux qui n’ont jamais lu cet auteur devront absolument passer leur chemin, il a tellement à découvrir avant de s’attaquer à celui-ci… Quant aux aficionados, ils se consoleront peut-être avec quelques très bons passages. Mais globalement, on pourra se passer de lire cette Avenue des mystères, en gardant espoir que dans quelques années, le prochain roman d’Irving sera à la hauteur de ses plus grands livres.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Josée Kamoun et Olivier Grenot
Paru au Seuil

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Une fleur sur un long chemin aride

Écrire est un long chemin solitaire. Il y a déjà le cheminement tortueux qui amène à l’écriture. On a beau ressentir au fond de soi le besoin d’écrire, physiquement je veux dire, il est difficile de s’échapper du destin tracé par l’inconscient collectif et familial, lorsque celui-ci est à mille lieues de toute carrière artistique. Pour ma part, il m’a fallu vingt ans. Mais, une fois ce chemin trouvé (ou retrouvé), il se pose la question de la qualité de ce qu’on écrit. Première tentation (et erreur absolue) : faire partager à son entourage ses premiers fragments balbutiants. Et penser qu’on va trouver auprès d’eux un conseil avisé. J’ai appris durant ces dernières années à dire non. Mon panel de lecteurs-tests s’est réduit à trois personnes. Trois lecteurs exigeants, bienveillants (je me doute bien qu’ils ne me diront jamais que tel ou tel texte est bon à jeter, mais je sais aussi qu’ils ne sont pas complaisants), qui me permettent de me confronter avec ce que j’écris, sur le fond, sur la forme, et qui m’épargnent les « j’aime, j’aime pas, j’ai adoré, tu devrais l’envoyer à l’éditeur de Marc Lévy, tu n’as pas essayé l’auto-édition ? ». Il m’en a fallu des claques et des espoirs sans lendemains pour comprendre ça. Je me souviens par exemple de l’attente interminable qu’un auteur déjà publié (un ami d’un ami d’un ami) me fasse un retour sur mon premier roman. Et surtout de la frustration lors de la réception de ses commentaires. J’espérais y trouver une clé, ou bien une assurance, que sais-je… Et je n’y trouvai rien d’exploitable. Sinon qu’il n’avait pas bien aimé mais n’osait pas vraiment me le dire… Je pourrais multiplier les exemples à l’infini.

Bref, depuis, la réponse est immuable : tu pourras lire mes textes lorsqu’ils seront publiés. Et s’ils ne le sont jamais ? C’est qu’ils ne méritent pas d’être lus ! Même si c’est infiniment frustrant quand on y croit (et il faut bien y croire soi-même pour continuer inlassablement).

Tout ça pour dire que ce moment est venu : pour la première fois, un de mes textes a reçu une reconnaissance professionnelle. La Revue Rue Saint-Ambroise a sélectionné une nouvelle que je leur ai envoyée pour publication sur leur site Internet, dans la rubrique « Nouvelle de la semaine ».

La nouvelle s’appelle : Une photo. Le lien est ici.

Après des années à écrire sur ce blog le bien ou le mal que je pensais des textes des autres, je passe de l’autre côté du miroir. Et, de façon toute préventive, je préfère avertir : qu’on ne me dise pas « tu es bien mal placé pour critiquer vu ce que tu écris »… J’ai toujours pensé qu’on pouvait parfaitement juger de la qualité gustative d’un pain sans avoir aucune notion de boulangerie 🙂

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Une demi-couronne. Jo Walton

Tout avait pourtant si bien commencé pour la trilogie du Subtil Changement, de Jo Walton, avec Le Cercle de Farthing (chroniqué, ici) ; pas trop mal continué avec Hamlet au Paradis (c’est ). Puis arriva le dernier tome : Une demi-couronne. Et lorsqu’on ferme ce volume, on aperçoit dans le ciel de la littérature les volutes de fumée funestes de la fusée Challenger qui vient d’exploser en vol…

Ce troisième volume se déroule en 1960, soit dix ans après les deux premiers. On retrouve l’inspecteur Carmichael, fil rouge des trois livres, à la tête de la police politique d’un Royaume d’Angleterre qui s’est enfoncé dans un fascisme de plus en plus net. Le personnage féminin en contrepoint (qui selon le même procédé que les deux autres volumes, est un narrateur à la première personne du singulier quand les aventures de Carmichael sont narrées à la troisième personne) est cette fois la fille de l’ancien adjoint de l’inspecteur, Elvira, dont Carmichael est devenu le tuteur.

Le gros problème de ce troisième volume, c’est qu’à l’inverse des deux autres, l’uchronie politique n’est pas au second plan. Et l’auteur se fracasse sur cet obstacle, parce que lorsqu’on approche trop près des rouages de son Angleterre uchronique, la construction s’effondre comme un château de carte. Entre naïveté et invraisemblances, entre grosses ficelles et situation téléphonées, les pauvres personnages se débattent sans jamais arriver à surnager. L’impression qui domine c’est que l’intrigue est trop vite bâclée. En quelques jours, Elvira passe de la cruche naïve à une forte jeune femme dotée d’une forte conscience politique (et particulièrement « politiquement correcte » : sa découverte que les juifs sont des gens comme les autres est particulièrement gênante !). Quant à l’inspecteur Carmichael, il a perdu toute subtilité. Et jetons un voile pudique sur la description de ses sentiments, totalement ridicules.

Pourtant, le roman ne commence pas si mal. Jo Walton réussit à installer un vrai malaise en décrivant cette société qui s’est accommodée d’un fascisme quotidien. Mais très vite, la mécanique se déglingue, et si le malaise persiste, c’est parce qu’on aurait préféré ne pas assister à un tel naufrage.

Quand on pense que la trilogie s’appelle Le subtil changement, on frise l’hilarité hystérique. Non, décidément, ce troisième volume est aussi subtil qu’un épisode de Benny Hill (pour rester dans les références d’outre-Manche), quand je comparais le Cercle de Farthing à Agatha Christie et aux Vestiges du jour

Pour terminer en beauté, la conclusion franchit encore un seuil dans la naïveté et le ridicule (la rencontre entre Elvira et la Reine – leur dialogue, my god, leur dialogue… ; le discours de la Reine à la télé ; et la fin expédiée en trois pages).

La réputation du prochain roman de Jo Walton à être traduit sous nos latitudes, une autre uchronie, est excellente. J’espère vivement que cela effacera ce faux-pas, Jo Walton a montré qu’elle méritait bien mieux que ce qu’elle nous montre dans Une demi-Couronne

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Vostok. Laurent Kloetzer

Vostok, le nouveau roman de Laurent Koetzer, nous conduit dans l’endroit le plus dépaysant qu’il est possible d’atteindre sans quitter notre planète, le lieu le plus froid et inhospitalier de celle-ci : la base de Vostok, en Antarctique. Exploitée pendant des années par les Soviétiques puis les Russes, elle est fermée depuis vingt ans lorsqu’un groupe de petits malfrats chiliens y met les pieds. Ils sont persuadés que l’ADN d’un organisme microscopique habitant l’immense lac situé à des centaines de mètres de profondeur sous la glace a été utilisé comme code secret d’un programme informatique. Et son accès est synonyme de pouvoir et de richesse.

L’équipage se compose de Juan (le jeune chef de la bande), sa sœur Léo, quelques fidèles de Juan, et Vassili, un ancien de la base — il en connaît les secrets — que Juan a enrôlé de force.

Le roman se situe dans le même futur que l’Anamnèse de Lady Starr (un roman qui a une excellente réputation, auquel, pour ma part, je n’ai pas du tout accroché). L’Anamnèse racontait les conséquences de l’effondrement de tous les systèmes informatiques mondiaux. Dans Vostok, cette catastrophe survient alors que l’équipage décrit plus haut est coincé au cœur de la base Vostok en plein hiver.

Vostok est une formidable réussite. C’est un roman haletant, dense, passionnant de bout en bout qui distille une ambiance particulièrement réussie, un effet de claustrophobie teinté de mystère fantastique. Quant au dernier quart du roman, il ouvre des perspectives vertigineuses. L’histoire prend alors une coloration science-fictive plus marquée, tout en conservant son rythme effréné.

Après ses deux romans écrits en collaboration avec son épouse Laure (Le deuxième L du « symbionime » [comme l’appelle l’éditeur en 4 ° de couv] LL Kloetzer), qui privilégiaient un peu trop, selon moi, l’expérimental ou l’exercice de style, Laurent Kloetzer a trouvé, avec Vostok le juste équilibre : ce n’est pas un nième roman qui se fond dans la masse des parutions, on y trouve une patte et un style tout à fait original, mais la narration est plus classique, et c’est très bien ainsi.

Roman paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Cœurs perdus en Atlantide. Stephen King

Tout le monde connaît Stephen King, surtout pour ses romans d’horreur. Il se trouve que j’ai mis très longtemps à lire cet auteur, qui ne m’attirait pas spécialement, et je l’ai abordé de façon peu habituelle, avec la lecture, à sa parution de son « feuilleton » La Ligne Verte (il y a tout juste vingt ans). Et c’est l’allusion à La Tour Sombre dans la préface de la Ligne Verte qui m’a incité à lire cette longue saga (qui n’était à l’époque composée que des trois premiers volumes, sur huit).
J’ai ensuite fait plusieurs essais de lectures de ce qui a fait la célébrité de Stephen King : ses livres d’horreur. Et ils ne m’ont jamais convaincu. Que ce soit Ça (bien trop long) ou Misery.

Cœurs Perdus en Atlantique est un fix-up assez atypique dans l’œuvre de King. La première longue nouvelle a un lien tenu avec La Tour Sombre, mais l’essentiel du livre, sa raison d’être, c’est une peinture des années Soixante, cette décennie que King appelle l’Atlantide, parce que ce que représente cette décennie a sombré lors des décennies qui ont suivi, comme le continent mythique a sombré dans les flots.

Trois grandes époques : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte. Dans le premier texte, en 1960, Bobby et Carol sont enfants. Dans le second, en 1966, on retrouve Carol en personnage secondaire, à l’université. Puis c’est un saut de presque vingt ans, jusqu’en 1983, avec un texte court centré sur un des personnages secondaires du premier texte. Les deux derniers textes sont situés en 1999. On y retrouve le meilleur ami d’enfance de Bobby à l’occasion des funérailles d’un de ses compagnons d’armes au Vietnam, et enfin les retrouvailles, plus de trente ans après, de Carol et Bobby.

Attardons-nous sur les deux premiers textes, les plus longs.

Dans le premier, Bobby, qui vit avec sa mère, voit sa vie bouleversée par l’arrivée d’un vieux monsieur, Ted. Celui-ci loue la chambre à l’étage de la maison de Bobby, et peu à peu, l’enfant et le vieil homme se lient d’amitié, d’abord autour d’une passion commune pour la lecture. Ted est un homme étrange, qu’on pourrait penser un peu dérangé. Il charge Bobby de surveiller le quartier pour lui, à l’affût de bizarreries telles que des annonces pour animaux perdus, des marelles affublées d’étoiles ou d’étranges personnes habillées de couleurs criardes. Bobby pense à un jeu, mais finira par découvrir que ce n’en est pas un : Ted est réellement traqué par ceux qu’il appelle « les crapules de bas étage ». Dans ce texte, Stephen King déploie deux de ses talents les plus admirables : la peinture de l’enfance et la nostalgie douce amère pour les années 60 (que l’on retrouvera par exemple dans 22/11/63). Le personnage de Ted est un lien subtil avec la saga de la Tour Sombre (qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lue pour apprécier le texte). Il représente aussi le monde invisible, la partie cachée de l’iceberg, que l’on sent bien plus vaste que le monde tel qu’on le voit avec nos yeux.

Dans le second texte, Chasse-cœurs en Atlantide, fini l’insouciance de l’enfance. On est à l’université, en 1966, avec une épée de Damoclès au-dessus de chaque garçon : l’incorporation pour aller au Vietnam. Pete est un garçon plutôt brillant, mais un vent de folie va souffler dans son étage de la cité universitaire. Plutôt que de consacrer un temps raisonnable à leurs études, la plupart des garçons vont jouer de façon frénétique au Chasse-Coeurs (le jeu de « la dame de pique » que l’on trouve aujourd’hui sur tous les PC). Dans le même temps, certains événements vont obliger les protagonistes à se positionner sur la guerre du Vietnam. Pete rencontre Carol et vit son premier amour. Texte tout aussi fort émotionnellement que le premier, avec la composante politique en plus.

Les trois dernières nouvelles, plus courtes, sont plus anecdotiques, mais elles donnent sa cohérence à l’ensemble, et permettent de boucler la narration.

Stephen King n’est pas tendre avec sa génération. Si l’Atlantide a sombré, c’est, pour lui, surtout à cause des gens qui y ont habité.

Dans l’avant-dernière nouvelle, l’ancien lieutenant au Vietnam de Sully (l’ami de Booby dans le premier texte) l’interpelle ainsi :

Nous avons rempli nos portefeuilles en jouant à la bourse, nous sommes allés de salles de gym en séances de thérapie pour ne pas perdre le contact avec nous-mêmes. L’Amérique du Sud brûle, la Malaisie brûle, le putain de Vietnam brûle, mais nous avons tout de même fini par surmonter cette haine de soi, nous avons tout de même fini par être contents de nous, alors tout va bien.

Puis, plus loin :

Il y a des tas de gens de notre âge que j’aime bien, pris individuellement. Mais je n’ai que mépris et dégoût pour cette génération elle-même. L’occasion nous a été offerte de tout changer. Elle nous a vraiment été offerte. Au lieu de quoi, nous avons préféré les jeans de haute couture, des billets pour aller écouter Mariah Carey, les points de réduction pour prendre l’avion, le Titanic de James Cameron, et les comptes épargne-retraite. La seule génération qui se rapproche de la nôtre, pour ce qui est de ne rien se refuser, en termes d’égoïsme pur, est celle qu’on a appelée la génération perdue, la génération des années vingt ; mais au moins, eux avaient la décence de ne jamais dessoûler. Nous n’avons même pas été capables de faire cela. On est vraiment nuls, mon vieux.

Cœurs perdus en Atlantide, c’est un peu un message subliminal que nous envoie Stephen King : si j’avais voulu, j’aurais pu être l’un des grands romanciers de mon époque, au moins l’égal d’un John Irving. À titre personnel, et sans aucun mépris pour ce qu’il a écrit par ailleurs (d’autant que je suis un inconditionnel de la Tour Sombre), je regrette un peu qu’il n’ait pas produit plus d’œuvres dans cette veine. Quinze ans après sa parution, cela reste un excellent bouquin dont la relecture a été un grand plaisir.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par William Olivier Desmond
Paru aux Éditions Albin Michel (disponible au Livre de Poche)

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Les Affinités. Robert Charles Wilson

Retour en fanfare pour la collection Lunes d’Encre, de Denoël, qui n’avait plus sorti de nouveaux titres depuis octobre 2015, avec un nouveau roman de Robert Charles Wilson, toujours un événement.

Les Affinités sont des groupes de gens mis en relation par une société commerciale, à partir des résultats de tests que l’on passe volontairement. Ces tests classent les gens en 22 catégories, en réalité 23, puisqu’il arrive qu’on ne puisse être classé dans aucune d’entre elles. On ne peut à ce moment-là intégrer aucune Affinité.

Adam, le personnage principal du roman passe le test à un moment difficile de sa vie. Il va être obligé d’arrêter ses études qui étaient financées par sa grand-mère, lorsque celle-ci tombe malade, et retourner vivre chez ses parents, avec qui il n’est pas en bons termes. Mais il réussit le test, et intègre une « tranche », un groupe d’une trentaine de personnes appartenant tous à la même Affinité. C’est une révélation pour lui. Il trouve un lieu où règne la bienveillance, où il se sent compris comme jamais il ne l’a été. Il se rend compte qu’il a trouvé ce qu’il cherchait depuis toujours sans jamais réussir à le formuler. Et, en plus du relationnel, il trouve aussi dans ce « système » des solutions à ses problèmes financiers. Le principe des Affinités va se développer dans les années qui viennent, jusqu’à interférer sur la géopolitique mondiale. Le roman se déroule sur plusieurs années, durant lesquelles on suit en parallèle l’évolution de la vie d’Adam et le déploiement du système des Affinités dans le monde entier.

On retrouve dans Les Affinités toutes les qualités des meilleurs romans de Robert Charles Wilson. L’humanisme, les personnages attachants, et cette touche de mélancolie déjà présente des Spin ou Blind Lake. Wilson me semble pessimiste sur la nature humaine, mais optimiste sur le fait que certains d’entre nous peuvent se dépasser et faire en sorte qu’il reste une chance d’éviter le chaos. Il l’illustre à nouveau avec ce roman. Au passage, il règle son compte, au travers d’Adam, à la cellule familiale présentée comme fortement toxique (ce qui n’est pas nouveau pour l’auteur, la figure du père tyrannique et vexatoire était déjà présente dans Spin).

Le concept des Affinités me semble très original. On a tous des raisons différentes d’aimer la science-fiction. Certains mettent en avant le fameux « sense of wonder », l’émerveillement devant le voyage dans l’espace ou la découverte d’une vie extraterrestre. Je n’y suis pas insensible non plus, mais je crois qu’au fond, ce qui me plaît le plus dans la SF, c’est le brassage d’idées nouvelles. Et, à ce titre, Les Affinités est pour moi la quintessence de ce que j’aime dans la SF.

Pour ne rien gâcher, Wilson nous a évité la tendance à l’embonpoint dans laquelle se vautrent certains. Le roman est assez court, au bénéfice du rythme.

Une toute petite réserve, qui je pense, vient de la traduction : le texte manque parfois d’élégance. Certaines formules sonnent mal, certaines phrases n’en finissent pas, les conjonctions sont parfois bizarres. Je n’ai pas lu le texte en VO, et du reste, je ne crois pas avoir la capacité de juger de l’élégance d’un texte anglais. Mais, par exemple « son sixième sens à gays » (p260), c’est juste pas possible !

Cette réserve ne doit en rien être un obstacle à la lecture de ce très grand roman, dans lequel Robert Charles Wilson déploie toutes les qualités qu’on aime chez lui, tout en sortant de sa zone de confort en explorant un thème très original.

Roman traduit de l’Anglais (Canada) par Gilles Goullet
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Le Choix. Paul J. McAuley

Le Choix, de Paul J. Mc Auley est le quatrième volume de la collection Une heure lumière des éditions du Bélial.

On connait en France de nombreux romans de Paul J. Mc Auley, auteur britannique publié chez Robert Laffont, dans la prestigieuse (et malheureusement en état de mort clinique) collection Ailleurs et Demain. Glyphes et Les Diables Blancs, en particulier, si je devais citer ceux qui m’ont le plus marqués.

Le Choix raconte l’histoire de deux adolescents un peu aventureux, Lucas et Damian, qui partent sur les lieux où s’est échoué, selon la rumeur, un « dragon », c’est à dire probablement un vaisseau extra terrestre.

Le Choix est un récit qui fait la part belle aux personnages, très attachants. C’est un tour de force, pour un récit si court, d’arriver à dépeindre avec une telle acuité les deux ados, en laissant une place aux personnages secondaires (la mère de l’un, le père de l’autre), sans pour autant sacrifier la qualité du récit. On avale les 80 pages en un clin d’œil, regrettant presque qu’il ne soit pas plus long.

La collection Une heure lumière est donc sur les rails, avec ses quatre premiers titres, affichant fièrement leur élégantes couvertures. C’est une incontestable réussite. Il faut espérer que le succès commercial suive pour qu’elle puisse continuer à exister. Concernant les quatre titres de lancement, Dragon de Thomas Day est selon moi le meilleur, talonné par Le Choix. Les deux autres sont un poil en dessous, mais tout à fait fréquentables.

Novella traduite de l’anglais (Grande-Bretagne) par Gilles Goullet
Paru aux Éditions Le Bélial
– Collection « Une Heure Lumière »

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Cookie Monster. Vernor Vinge

Cookie Monster, de Vernor Vinge, est le troisième volume de la collection « Une heure lumière », des éditions du Bélial, se proposant, faut-il le rappeler, de donner un support à un format assez peu exploité en France, celui de la novella — le « court roman » en Français !

Vernor Vinge est bien connu des amateurs de science-fiction pour ces romans (Un feu sur l’abîme ou Au tréfonds du ciel – qu’il faudrait que je relise pour voir s’ils sont aussi bons que dans mon souvenir) mais aussi dans le milieu scientifique, pour avoir écrit un essai sur la Singularité Technologique.

Il est justement question de cette Singularité (si ce concept vous est étranger : voir ici la fiche Wikipedia qui le résume bien) dans Cookie Monster.

Pour résumer l’histoire en quelques mots, sans trop en dire : des employés d’une mystérieuse firme sont en butte à des incohérences qui les poussent à essayer de comprendre ce qu’est réellement cette société.

Évoquant furieusement tout à la fois The Truman Show et l’ambiance de certains romans de Philip K. Dick, Cookie Monster n’est pas d’une originalité folle, mais c’est une incontestable réussite. Le récit est bien mené et le personnage principal, Dixie Mae, bien déjantée, permet une note d’humour au milieu d’une thématique plutôt flippante.

Cookie Monster a reçu en 2004 le prix Hugo dans la catégorie Novella.

Novella traduite de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque
Paru aux Éditions Le Bélial
– Collection « Une Heure Lumière »

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Murmures à la jeunesse. Christiane Taubira

Quelle mouche a donc piqué François Hollande lorsqu’il est venu proposer aux deux chambres réunies en congrès à Versailles une révision de la Constitution intégrant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux, vieille revendication de l’extrême droite et de la droite dure depuis des années ? Était-il obnubilé par l’unité nationale au point de croire qu’elle consistait à s’emparer des thèses les plus dures du camp adverse, et confondant par là même unité nationale et ralliement à l’adversaire (une conception bien cynique, mais qu’on voit se mettre en place depuis trois ans sur tous les plans : si la gauche se rallie aux idées de la droite, alors, dans les faits, on peut donner à croire que tout le pays est d’accord sur tout, oubliant que les appareils politiques ne sont pas le reflet des opinions) ?

La boîte de Pandore ouverte, arriva ce qui devait arriver : un déferlement d’idioties sur le sujet, autant chez les défenseurs du projet que chez ses opposants, démontrant, les uns et les autres, qu’ils parlaient du sujet sans connaître l’histoire et la réalité de notre code de la nationalité.

Ce n’est pas le moindre des mérites du petit livre de Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse : elle met en perspective notre code de la nationalité, retrace son parcours mouvementé, ancré dans notre Histoire commune, cette Histoire commune qui fait Nation, ce mot qui envahit, à tort et à travers la bouche de nos gouvernants pour masquer leur impuissance.

Rappelons en deux mots le projet constitutionnel. Aujourd’hui, on peut déchoir de sa nationalité française des citoyens ayant acquis cette nationalité par naturalisation, durant quelques années qui suivent cette naturalisation (dix ans, je crois). Pour des faits extrêmement graves, bien entendu, dont les crimes de terrorisme. C’est le seul cas prévu par la loi (alors qu’il existe bien des façons d’être français). L’idée est de l’étendre à tous les Français, mais, comme des traités dont nous sommes signataires nous interdisent de rendre des gens apatrides, un petit génie a eu l’idée magnifique de l’étendre aux Français binationaux, c’est-à-dire des gens qui sont nés français, mais qui, par les hasards de l’histoire, ont aussi une autre nationalité. Le Conseil d’État ayant jugé ce projet peu compatible avec la constitution, notre président décida de proposer de changer celle-ci !

Penchons-nous un moment sur les idioties proférées depuis cette annonce. Certains opposants au projet ont déclaré que cela remettrait en cause le droit du sol. Hors sujet ! On peut être binational en ayant acquis la nationalité française par droit du sang (je rappelle qu’est français tout enfant dont l’un des parents est français – où qu’il soit né). Quant aux défenseurs du projet, la liste des bêtises est bien plus longue. Christiane Taubira répond à ceux-ci, en remettant le débat au niveau qu’il n’aurait jamais dû quitter : pourquoi la nationalité n’est pas un droit parmi d’autres, mais un droit fondamental, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme.

Cette mesure infâme (et infamante pour celui qui la propose) serait la réponse au fait qu’un terroriste, par ses actes, s’exclut de la communauté nationale. Il serait difficile de dire l’inverse, mais c’est là que le bât blesse : la communauté nationale n’est pas liée à la nationalité. La Nation, en revanche, est responsable de ses « enfants ». C’est elle qui juge et punit. On ne renvoie pas ses enfants qui ont commis un crime, fut-il le pire. D’autant que certains zélés trouvent déjà qu’il ne faudrait pas restreindre la mesure aux crimes, mais l’étendre aux délits.

« Osons le dire : un pays doit être capable de se débrouiller avec ses nationaux. Que serait le monde si chaque pays expulsait ses nationaux de naissance considérés comme indésirables ? Faudrait-il imaginer une terre-déchetterie où ils seraient regroupés ? Quel aveu représente le fait qu’un pays n’ait les moyens ni de coercition ni de la persuasion envers l’un de ses ressortissants ? Quel message d’impuissance, réelle ou présumée, une nation enverrait-elle ainsi ? »

Par ces questions et les réponses qu’elle y apporte, Christiane Taubira aborde le deuxième thème fort de son livre : le questionnement sur les causes de l’embrigadement de jeunes gens dans le djihadisme. Ce questionnement que Manuel Valls avait balayé d’un coup de menton avec cette phrase terrible : « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Manuel Valls serait bien inspiré de relire (je ne lui fais pas un procès en inculture en écrivant lire au lieu de relire…) Hannah Arendt, pour qui « C’est dans l’absence de la pensée que s’inscrit le mal ».

Christiane Taubira insiste aussi sur la fonction protectrice de la constitution. Elle est là pour définir nos grands principes. Lorsqu’on s’inquiète de la portée du texte, l’exécutif répond qu’il ne concerne que les terroristes. Alors, pourquoi inclure les mots suivant « définitivement condamné pour un acte qualifié de crime ou de délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation » dans le texte (on verra s’ils sont bien repris dans le texte définitif) ? Lorsqu’on s’apprête à donner les clés du pays à une Marine Le Pen, on devrait réfléchir à deux fois avant de bricoler la Constitution. Quelle serait la définition que donnerait un gouvernement autoritaire de l’« atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation » ?

Quelques jours après avoir écrit ce court texte (moins de 100 pages), et quelques jours avant sa parution, Christiane Taubira démissionnait, enfin, du gouvernement. Comment en aurait-il pu être autrement alors qu’elle conclut son texte par :

« Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience ».

Le texte se veut être une adresse à la jeunesse, mais concerne bien tout le monde. Écrit de la belle langue qu’elle utilise lors de ces plus beaux discours (celui qui concluait la discussion parlementaire sur le mariage pour tous, par exemple), truffé des citations poétiques qu’elle affectionne (quitte à parfois se mélanger les pinceaux, comme lorsqu’elle attribue la chanson La Quête à Jean Ferrat, alors qu’elle est de Brel), c’est un message clair, fort et essentiel en ces temps de confusion intellectuelle et de pauvreté de la pensée.

Paru aux Éditions Philippe Rey

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Le Nexus du Dr Erdmann. Nancy Kress

Le Nexus du Dr Erdmann, de Nancy Kress, est le deuxième titre paru dans la collection « Une heure lumière » des Éditions Le Bélial. Il a obtenu le prix Hugo dans sa catégorie en 2009.

L’histoire se passe dans une résidence pour personnes âgées. L’un des pensionnaires, le Dr Erdmann, est un physicien réputé ayant participé à l’opération Ivy (série de test thermonucléaires américains dans les années 50). Malgré ses 90 ans, il continue de donner des cours à l’université. Les résidents sont victimes de malaises simultanés, sur lesquels s’interrogent le Dr Erdmann, un médecin et une aide-soignante. La vérité sur ces pseudo-malaises va largement dépasser les hypothèses ou le scepticisme des uns et des autres.

Récit classique, mais de très bonne facture, Le Nexus du Dr Erdmann est à la lisière de plusieurs genres : un peu de hard-SF, une pincée de fantastique, dans un récit mené comme une enquête policière. Les portraits des différents résidents de l’hospice permettent à l’auteur une bonne dose d’humour : le Dr Erdmann est un vieux grincheux sympathique, il côtoie avec une certaine condescendance une impayable commère, une allumée new-âge, et une ex-star de la danse classique.

Le ton et l’ambiance m’ont beaucoup fait penser à certains récits de Philip K Dick. C’est d’ailleurs le principal reproche qu’on pourrait faire au texte : il n’est pas d’une originalité folle. Mais c’est aussi une de ses qualités : dans son classicisme, il est une sorte d’hommage aux grands de l’âge d’or de la SF.

En définitive, un texte tout à fait honorable pour ce deuxième volume de la collection, qui naît sous d’excellents auspices.

Novella traduite de l’anglais (États-Unis) par Erwann Perchoc et Alise Ponsero
Paru aux Éditions Le Bélial
– Collection « Une Heure Lumière »

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Dragon. Thomas Day

Pour fêter ses vingt ans (ou bien est-ce un hasard ?) Le Bélial lance une nouvelle collection : « Une Heure lumière », qui se propose de publier des novellas, un format de texte qui n’avait pas vraiment de place, jusqu’à présent dans nos contrées. Des jolis petits livres avec de belles couvertures à rabat, un prix raisonnable (8,90 € et 9,90 € pour les deux premiers titres) : voilà un joli écrin pour une multitude de textes qui pourront dorénavant arriver jusqu’à nos yeux de lecteurs francophones. Et peut-être aussi déclencher des vocations chez nos meilleurs auteurs français.

Pour débuter le programme : deux titres : Dragon, de Thomas Day, et Le Nexus du Docteur Erdmann (qui fait l’objet d’une autre chronique, ici). Deux autres titres sont annoncés en février, et deux autres plus tard dans l’année.

Le Bélial joue clairement sur l’effet « collection ». Les livres portent un numéro sur la tranche, les couvertures sont du même illustrateur (Aurélien Police), avec une charte graphique qui identifie la collection au premier coup d’œil. Si les ventes suivent, aucun souci éditorial à se faire : il existe dans le format de la novella des dizaines et des dizaines de titres multiprimés d’excellente qualité jamais traduits, de quoi assurer plusieurs années de publication.

Dragon, de Thomas Day, se déroule en Thaïlande, dans un futur proche. Sur fond de bouleversement politique et de catastrophe climatique, Dragon raconte la traque par un policier d’un assassin qui s’attaque aux touristes qui viennent dans le pays pour assouvir leurs désirs pédophiles. Concernant l’histoire, je laisse les lecteurs la découvrir sans en dire plus. Elle est beaucoup plus complexe que cette phrase de résumé ne pourrait le laisser croire. Teintée de fantastique, nourrie de la connaissance parfaite du pays par l’auteur, très bien écrite, cette novella place aussi le lecteur devant la question suivante : est-il moral de s’affranchir des lois pour supprimer des monstres (en l’occurrence les pédophiles) ?

Les chapitres du récit sont numérotés dans le désordre, l’auteur s’en explique ici. Pour résumer, Thomas Day a travaillé un peu comme un réalisateur de cinéma, écrivant par fragments, dans le désordre et effectuant ensuite un travail de montage. Ce qui est original, c’est cette numérotation, qui met en avant ce travail, alors qu’il est en général transparent pour le lecteur. Par curiosité, j’essaierai de relire le texte dans l’ordre de numérotation des chapitres, mais je ne l’ai pas encore fait. Quoiqu’il en soit, l’ordre choisi du « montage » est très bon, et imprime un rythme haletant à l’histoire.

Véritable « coup de poing », Dragon place la barre très haute en terme de qualité pour cette nouvelle collection, on espère que le défi sera tenu par les textes suivants !

Thomas Day a écrit un scénario de BD tiré de Dragon ainsi qu’un scénario de film (en fait non, voir commentaire). À suivre !

Paru aux Éditions Le Bélial – Collection « Une Heure Lumière »

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Histoire de la Violence. Édouard Louis

Deux ans après En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis publie son deuxième roman : Histoire de la Violence, que l’on sentait attendu au tournant par certains, mais aussi attendu tout court par d’autres, dont je fais partie, ceux qui ont été frappés par le talent du jeune auteur (voir ici ma critique du premier roman).

Histoire de la violence est le récit d’une nuit, celle du 24 décembre 2012, au cours de laquelle le narrateur, Édouard, en rentrant chez lui, rencontre Réda, un jeune kabyle, le fait monter dans son appartement et se fait agresser, violer et menacer de mort par ce dernier.

Un an plus tard, en visite chez sa sœur qu’il n’a pas vu depuis des années, Édouard lui raconte la scène. Peu après, il entend sa sœur restituer le récit à son mari.

Le roman est un entremêlement de la voix de la sœur, des pensées qui assaillent Édouard en entendant ce récit (il corrige parfois sa sœur en pensée, ou bien s’interpelle pour tenter de s’expliquer à lui-même ce qu’il a ressenti) et du souvenir de la soirée et des jours qui suivent (visite à l’hôpital, puis au commissariat) par le narrateur lui-même. Le tout forme un tableau vu d’angles, de regards, de points de vue différents, et à des distances différentes.

Cette construction est tout simplement vertigineuse et réalisée avec un brio encore supérieur à celui du précédent roman, qui montrait déjà la capacité d’Édouard Louis à capter des voix si opposées, et à faire du langage populaire un matériau littéraire. La voix de la sœur du narrateur, une espèce de flot continu, imagé, fatigant presque, hypnotique, contraste avec la voix du narrateur : analytique, d’un niveau de langage forcément bien plus élevé. On percevrait presque, au travers de ces deux voix, deux systèmes de pensée, ou, en poussant un peu loin, un système de pensée et un autre système où le flot envahissant de la parole empêche la pensée.

La lucidité et l’intransigeance du narrateur vis-à-vis de lui-même donnent un ton très particulier, qui éloigne la complaisance et la commisération, et laisse le lecteur à distance d’un voyeurisme malsain.

Deux histoires se catapultent : celle d’Édouard, qu’on a découvert dans Eddy Bellegueule, et qui est rappelée ici, par petites touches, l’histoire d’une enfance dans un milieu prolétaire, voire sous-prolétaire (milieu dont s’est sorti Édouard) et celle de Réda, enfant d’un immigré Kabyle qui a vécu dans un foyer Sonacotra à son arrivée en France, c’est-à-dire l’histoire d’un autre prolétariat.

Comme son titre l’indique, ce récit est aussi une histoire de la violence, parce qu’Édouard Louis ne se contente pas de raconter, il développe aussi une pensée. Sans nous l’asséner, mais au travers du récit. Il pense la violence des rapports entre les classes, le racisme, l’homophobie, les rapports de domination de notre société.

À l’heure où l’on est encore en état de sidération face à la phrase prononcée récemment par Manuel Valls : « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », lire Édouard Louis est quasiment un vaccin contre cette négation de la pensée.

La violence apparaît aussi bien dans la rencontre entre Édouard et Réda qu’à l’hôpital, au commissariat, et l’on se demande parfois si la société permettra au narrateur d’en finir avec Eddy Bellegueule, tellement on veut l’y ramener. Et chacun pourra se demander si l’on peut tout à fait en finir avec son propre Eddy Bellegueule !

Pour ne rien gâcher, j’ai trouvé la fin du roman particulièrement réussie. Une sorte d’état de grâce à la fois dans l’écriture et dans le choix du point où le récit finit.

Édouard Louis est un auteur majeur. Sa jeunesse, son génie, sa capacité à développer une pensée, une réflexion, autour de son travail artistique me font beaucoup penser à Xavier Dolan (un autre génie de ce début du XXIe siècle, et je vous assure que je n’emploie pas ce mot à la légère). On attend la suite de son œuvre avec impatience, mais aussi avec une grande confiance. Ces deux premiers romans ne peuvent pas être le fruit du hasard.

Paru aux Éditions du Seuil

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Les Continents Perdus. Anthologie présentée par Thomas Day

L’anthologie Les Continents Perdus est parue en 2005. Je ne sais pas si, il y a dix ans, c’était déjà un OVNI, mais aujourd’hui, il serait inimaginable de voir une sélection de novellas (format peu goûté dans nos régions) d’auteurs assez peu connus (le plus réputé est Lucius Shepard, et encore, sa célébrité est confinée au petit monde de la SFFF). Tout ça pour dire que c’est bien dommage. Peut-être, si le succès avait été au rendez-vous, aurions-nous eu droit, dans la collection Lunes d’Encre, à d’autres anthologies thématiques de cette qualité.

Les continents perdus regroupe donc cinq textes, cinq récits de voyage au sens très large du terme. Pour certains, il s’agit de voyage intérieur, pour d’autres d’errance plus que de voyage planifié. Une sous-thématique se dégage aussi largement : la dimension politique et sociale des textes est évidente. Quoiqu’il en soit, autant le dire d’entrée de jeu, il s’agit de cinq bijoux.

Le prométhée invalide, de Walter Jon Williams, est une uchronie se déroulant au début du XIX° siècle, peu après la bataille de Waterloo. Elle met en scène la rencontre supposée entre Lord Byron, militaire dans cet univers plutôt que poète, Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein, et son mari, le poète Percy Shelley, sur fond de bouleversements après les guerres Napoléoniennes. On y voit aussi la genèse de l’œuvre de la romancière, quelques années après cette première rencontre. Une bonne entrée en matière pour cette anthologie : entre Belgique et Suisse, on ne peut pas dire qu’il s’agisse du Grand Voyage, mais le dépaysement temporel, lui, est certain.

Tirkiluk, d’Ian R. Macleod est plutôt une nouvelle qu’une novella, c’est le texte le plus court de ce recueil. Pour le coup, voyage et dépaysement total, avec ce journal d’un scientifique en mission au pays Inuit, en 1942, alors que la guerre gronde en Europe. Une occasion de se plonger dans le mode de vie extrême des habitants de ce pays. Et d’être entraîné, avec le personnage principal, dans leurs coutumes et leurs légendes.

Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana de Michael Bishop est mon texte favori de l’anthologie. On est plongé au cœur de l’apartheid, en 1988, au travers des mésaventures d’un Afrikaner qui ne peut plus ignorer la réalité du régime de son pays lorsqu’il est mêlé à une rafle, par un malheureux concours de circonstances. Sa peau de la « bonne » couleur le préservera des ennuis, mais cette expérience le changera à jamais. Énorme réflexion sur la façon dont on peut vivre dans un régime dictatoriale en spectateur, sans réaction, tant qu’on n’est pas confronté aux réalités. Mais ce texte, nimbé d’une touche subtile de fantastique, est bien plus que ça, puisqu’il visite aussi la Théorie des Cordes. Superbe.

Le train noir, de Lucius Shepard m’a beaucoup fait penser aux passages de la Tour Sombre, de Stephen King, qui se passent dans un train. En empruntant un train mystérieux pour y retrouver son chien qui s’y est refugié, un clochard se retrouve dans une contrée qui semble hors du monde, dans une autre dimension, peut-être. Il y retrouve des compagnons de galère qui ont tous atterris là par le même moyen. Où sont-ils ? Au purgatoire, dans un jeu vidéo, dans un monde parallèle ? Chacun a sa théorie. Mais peut-être qu’en reprenant le train, pour aller plus loin, notre protagoniste trouvera-t-il la réponse à ces questions ? Encore un très grand texte, qui a inspiré l’illustration de couverture de l’anthologie.

Et pour finir, Le pays Invaincu, Histoire d’une vie de Geoff Ryman. C’est peut-être le texte le moins accessible du recueil, mais probablement le plus puissant. Je dois dire que sans le paratexte de l’anthologiste, je n’aurais pas compris que le pays décrit dans le texte était le Cambodge, et qu’il m’a fallu visiter ensuite la page Wikipedia sur ce pays pour saisir les implications du texte. L’histoire est racontée par une jeune femme qui subit les événements (prise de pouvoir par Khmers rouges, puis envahissement par le Viet-Nam), les décrit avec ses mots à elle, et avec une ignorance totale des enjeux géopolitiques. On ne sait jamais si le monde teinté de fantastique qu’elle dépeint (dans lequel les maisons sont vivantes, par exemple) est celui dans lequel elle vit, ou bien si c’est son imagination qui le crée. Mais peu importe : au final, la réalité de ce qu’elle vit n’a que faire des enjeux politiques de son pays, et sa description imagée et naïve n’en est que plus cruelle.

Il est rare qu’arrivé à la fin d’un recueil de texte on ait l’impression d’une si grande homogénéité dans la qualité. Et si l’intention de départ était de créer d’autres anthologies de ce genre, on ne peut que regretter que ça ne se soit pas fait. Alors, parce qu’il n’est jamais trop tard (le livre est toujours disponible), je conseille vivement cette superbe anthologie.

Anthologie traduite de l’Anglais par Jean-Daniel Brèque
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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D’après une histoire vraie. Delphine de Vigan

Après Rien ne s’oppose à la nuit, roman pour une large part autobiographique, racontant l’enquête de l’auteur sur la vie de sa mère, Delphine de Vigan vient de publier D’après une histoire vraie, l’histoire des quelques années qui suivent la parution d’un roman autobiographique par une narratrice se prénommant Delphine et dont les bribes de vie qu’elle nous laisse voir ressemblent furieusement à la vie de l’auteur elle-même…

Mais la curiosité de savoir si ce roman-là est autobiographique ou autofictionnel disparait bien vite face à l’intérêt de l’histoire racontée. La narratrice du roman n’arrive plus à écrire, et, dans cette période fragile, elle se laisse vampiriser par une femme rencontrée à l’époque de sa prépa littéraire et dont elle ne se souvient absolument pas. Peu à peu, de service rendu en écoute attentive, l’amie, désignée par la seule initiale L. devient omniprésente dans la vie de Delphine, prend le contrôle de ses liens avec l’extérieur, la coupe de tous ses amis et finit par vouloir diriger sa trajectoire littéraire.

Mais est-ce aussi limpide ? Qui est vraiment L. ? Existe-t-elle vraiment ?

Delphine de Vigan brouille les pistes jusqu’à la dernière ligne, et livre ainsi au travers d’un roman palpitant, qui se dévore d’un bout à l’autre, une réflexion passionnante sur le rapport entre fiction et réalité, ainsi que sur les ressorts de l’écriture.

Extrait :

— Et alors ? Tu as la chance d’avoir entre les mains quelque chose que tous t’envient. Tu ne peux pas agir comme si cela n’existait pas, comme si cela ne t’appartenait pas. Oui, l’écriture est une arme et c’est tant mieux. Ta famille a engendré l’écrivain que tu es. Ils ont créé le monstre, pardonne-moi, et le monstre a trouvé un moyen de faire entendre son cri. De quoi crois-tu que sont faits les écrivains ? Regarde-toi, regarde autour de toi ! Vous êtes le produit e la honte, de la douleur, du secret, de l’effondrement.

 

S’il est un roman de la rentrée littéraire à ne pas louper, autant que ce soit celui-ci ! Sa fin fournira, de surcroit, une source inépuisable de discussion sur ce que chaque lecteur en aura compris.

Paru aux Éditions JC Lattès

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Utopiales 2015 (Anthologie)

Depuis 2009, ActuSF édite une anthologie à l’occasion du salon Utopiales qui se tient chaque année à Nantes. Cette année, le thème de l’anthologie est la Réalité. Plus exactement les Réalités. Treize nouvelles sur un thème suffisamment large pour englober des approches très différentes.

Le recueil s’ouvre sur un long texte, qui est en réalité le début du futur roman d’Alain Damasio : Fusion. Bien qu’assez rebuté par les afféteries typographiques que l’auteur affectionne (donner du sens avec des ( > et autres [[, ou par une mise en page farfelue, est bien inutile si le texte est fort, et une preuve d’impuissance si le texte ne suffit pas à faire passer son message – pour Une Maison des Feuilles génialement réussie, il y a des dizaines de contre-exemples complètement ratés), j’ai été assez emballé par ce texte.  L’histoire part du postulat qu’on peut arriver à accéder à la mémoire de quelqu’un en s’injectant un extrait de ses fluides corporels. Damasio applique ce principe à l’histoire d’une réfugiée qui a perdu la mémoire suite à un traumatisme. Deux hommes qui l’ont pris sous son aile, et qui en sont amoureux, vont essayer de l’aider à retrouver le traumatisme qu’elle a oublié. C’est beaucoup moins original que ne le laissent paraître les originalités typographiques et de mise en page (désolé d’insister !), mais c’est très bien troussé, et donne envie de lire le projet en entier, qui, en plus, devrait associer plusieurs auteurs.

Autre très bon texte, déjà lu dans Fiction : Les aventures de Rocket Boy ne s’arrêtent jamais, de Daryl Gregory. Un texte qui s’intègre bien dans le thème, mais qui n’est pas un texte relevant des littératures de l’imaginaire, au fond. Le seul lien, c’est l’amour de deux gamins pour la SF. Ils passent leur temps à bricoler des films amateurs « à la Star Wars », dans un contexte familial tragique pour l’un des deux. Le tout raconté en flash back par l’autre, vingt ans après !

Le thème de l’enfance est abordé aussi par Laurent Queyssi, dans Pont-des-Sables, avec un procédé assez similaire au texte précédemment cité, c’est-à-dire un adulte qui se souvient vingt ans plus tard d’un épisode traumatique de son enfance, mais avec une coloration largement plus fantastique. Excellent texte là aussi, qui, je trouve, n’a rien à envier à celui de Gregory. (Pour pinailler, je note juste une petite erreur. À propos d’une 2CV, l’auteur écrit : « Une blonde (…) a baissé le siège avant pour que son frère puisse s’en extirper ». Or, les 2CV Citroën étaient des 4 portes, et donc on en sortait de l’arrière en… ouvrant la portière !)

D’un bon niveau aussi : Immersion, d’Aliette de Bodard. Une étrange histoire de dépendance à une machine dont le premier but était de faciliter la communication entre différentes espèces extra-terrestres.

Welcome Home, de Jérôme Noirez transpose le concept de ces cités-forteresses à l’américaine pour ultra-riches dans une extra-territorialité virtuelle, dans laquelle aucune loi n’a plus cours. Intéressant.

Très beau texte de Charlotte Bousquet sur la maladie d’Alzeihmer : Coyote Creek.

Dieu, un, zéro, de Joël Champetier, est un peu au dessous des textes précédents, à cause d’une fin un peu bâclée. Dommage : l’idée de ce centre de recherches en robotique financé par des églises sur un malentendu était excellente.

Reste six autres textes, allant de l’anodin à l’inintéressant, pour rester gentil. La signature d’un Robert Silverberg, par exemple, ne suffit pas à rendre un texte excellent. Bien sûr, il a de la bouteille, une technique impeccable, mais dans Smithers et les fantômes du Thar, c’est au service de pas grand chose.

Au final, sept bons textes sur treize, c’est plutôt honorable et la lecture de l’ensemble reste très agréable.

Recueil de nouvelles paru aux éditions ActuSF

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Le Rêve du Démiurge – Intégrale 1/3. Francis Berthelot

Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot est un cycle de neuf livres dont le dernier vient de paraître, après une odyssée éditoriale compliquée, puisque ce ne sont pas moins de six maisons d’édition qui ont participé à la naissance de ces neufs romans.

À l’occasion de la sortie de l’ultime volume du cycle de Francis Berthelot, L’Abîme du Rêve, en coédition Le Bélial / Dystopia, ces deux maisons d’éditions rééditent une intégrale du cycle, en trois volumes : le premier en cette fin d’année, le second en 2016 et le troisième en 2017, trois volumes intégrant chacun trois romans. Pour ma part, je découvre le cycle avec le premier tome de cette intégrale, constitués des romans : L’ombre d’un soldat, Le jongleur interrompu et Mélusath.

L’ombre d’un soldat n’est pas un roman fantastique. Cette coloration n’imprègnera le cycle qu’à partir du troisième roman. Olivier, personnage principal du roman, est un enfant de 7 ans au début de l’histoire, au milieu des années 50, et on va le suivre jusqu’à son adolescence. Sa famille vit dans un petit village de la Drôme. La fin de la guerre a laissé pas mal de fantômes, en particulier chez les parents d’Olivier. L’enfant comprend qu’on lui cache des choses sur sa mère, et va essayer par tous les moyens de connaître cette histoire. Sa quête le mènera, lorsqu’il sera à l’aube de sa vie adulte, jusqu’à un petit village allemand. L’ambiance de cette après-guerre, dans laquelle cohabitent espoir de renouveau et stigmates du passé proche, imprègne le roman. L’écriture de Berthelot est précise mais aussi poétique. Les personnages sont très attachants. Dès la lecture de ce premier roman, on a envie de se plonger dans l’ensemble de cette œuvre.

Le jongleur interrompu se déroule en Bretagne, quelques années plus tard. C’est un roman totalement indépendant du premier. Il se déroule dans l’univers d’un cirque qui vient d’arriver dans un petit village, autour de deux personnages principaux : un orphelin, Petrel, épileptique que tout le village considère comme un peu attardé et le jongleur du cirque, Constantin. Et quelques personnages secondaires dont Lily-Rhum, la voyante du cirque. Constantin est très malade, une maladie qui n’est jamais nommée et qui pourrait être le SIDA si ce n’est que ça ne colle pas au niveau des dates. Disons que c’est une allégorie du SIDA, en tout cas les symptômes sont assez similaires. Entre Petrel et Constantin va se nouer un lien entre l’amitié et la relation père-fils de substitution. Cette amitié pousse Petrel à trouver le courage d’en savoir plus sur son passé (sa mère est morte quand il était très jeune, il ne connait pas son père). Sur des thèmes proches de L’ombre du soldat, Berthelot tisse une narration très différente, mais garde les qualités du premier roman : personnages attachants, écriture ciselée et poétique. Un deuxième bijou.

Le troisième roman, Mélusath, est réellement l’acte de naissance du cycle : Olivier, devenu amnésique, qui se fait appeler Gus, croise Lily-Rhum. L’histoire se déroule au sein d’une troupe de théâtre. L’actrice principale, Katri, rencontre Gus, qui peint des trompe l’œil dans la rue, et l’invite à se présenter au directeur du théâtre, Wilfried, qui cherche un décorateur pour sa prochaine pièce. Katri s’est éprise de Gus, bien plus jeune qu’elle, mais elle se rend compte qu’il n’a d’yeux que pour Wilfried. Gus peint une fresque dans le théâtre, sur laquelle il représente Mélusath, le génie du théâtre. Ce dernier prend vie et va insuffler un nouveau départ au théâtre qui périclitait, tout en obligeant les protagonistes à affronter leurs propres démons. Gus/Olivier lutte pour retrouver sa mémoire et les démons de son passé, Katri est obligée de s’interroger sur sa vocation d’actrice, tandis que Wilfried doit assumer sa place dans la pièce qu’il est en train de monter. Avec ce troisième roman, le cycle est sur des rails prometteurs. L’écriture de Berthelot gagne encore en densité. Le fantastique commence à imprégner le cycle. Un thème se dégage des trois romans, en étant particulièrement fouillé dans celui-ci : la découverte de soi.

Attendre un an pour lire la suite va être une torture. Tous les romans sont trouvables en occasion, mais je crois que j’attendrai le temps qu’il faut, pour faire durer le plaisir et aussi avoir le plaisir de lire ce cycle dans le bel écrin que lui ont concocté Dystopia et le Bélial.

Projet en coédition Dystopia Workshop et Le Bélial

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L’Évangile selon Eymerich. Valerio Evangelisti

Il aura fallu seize ans à Valerio Evangelisti pour écrire l’ensemble du cycle des 10 volumes racontant les aventures de l’inquisiteur Nicolas Eymerich. Et il aura fallu dix-sept ans d’un parcours éditorial compliqué pour que l’ensemble du cycle soit enfin traduit et publié en France chez un même éditeur. (Payot et Rivages avait commencé la publication du cycle en 1998 mais s’est arrêté au sixième volume, et sans l’extraordinaire travail des Éditions La Volte, nous n’aurions jamais eu les quatre derniers volumes.)

Mais voilà qui est fait, et, aussi longtemps après avoir lu les premiers volumes, c’est avec un réel plaisir que j’ai pu enfin connaître la fin de ce cycle. Pour ne rien gâcher, ce dernier volume L’évangile selon Eymerich est un des tous meilleurs de la série.

Les romans de cette série reposent tous sur la même mécanique (qui a pu lasser certains lecteurs) : trois lignes narratives entremêlées, la principale se déroulant à l’époque de l’inquisiteur Nicolas Eymerich, les autres dans un temps différent.

Pour ce dernier volume, l’une des lignes narratives nous emmène dans le passé, et nous fait découvrir l’enfance de l’inquisiteur, et sa découverte de l’inquisition, alors que son destin monastique est déjà tracé. J’ai trouvé que cette histoire n’était pas assez creusée, mais c’est souvent le cas des histoires secondaires dans les autres romans du cycle.

L’histoire principale est de facture classique (pour la série), et met en scène un Eymerich vieilli et fatigué, mais toujours aussi rigoriste et impitoyable. D’Espagne au sud de l’Italie en passant par la Sicile, il pourfend l’hérésie. Il enquête sur la mort d’un ancien confrère de l’ordre des Dominicains, Ramon de Tarrega, qui a puisé dans l’alchimie et la kabbale suffisamment de mage pour essayer de déstabiliser, à son profit, la géopolitique sicilienne. Eymerich ne croit pas à sa mort et traque l’hérétique au cours de son périple, alors que des manifestation surnaturelles renforcent sa conviction que son ennemi est bien vivant.

Valerio Evangelisti est toujours très précis dans sa description de l’époque, cette fois, il s’attarde sur les manœuvres de Cour autour de la Sicile.

C’est toujours avec le même plaisir que j’ai lu ce dernier livre de la série, qui boucle le cycle en abordant à la fois l’enfance d’Eymerich et la fin de sa vie. Au fil des épisodes, le personnage est devenu de plus en plus complexe. Et, dans une pirouette (que je ne dévoilerai pas), l’auteur offre même à son personnage, dans ce dernier volume, une forme d’immortalité.

Roman traduit de l’Italien par Jacques Barbéri
Paru chez La Volte

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Baltimore. David Simon

En 1988, David Simon, journaliste au Baltimore Sun, a passé l’année entière au sein de la police criminelle de sa ville. Il en a écrit trois ans plus tard un documentaire fascinant, décrivant jour après jour le fonctionnement de ce service de police. C’est de ce document que sont nées les sources d’inspiration de la série culte The Wire, pour laquelle David Simon participera au scénario.

L’une des particularités de ce document, c’est que l’enquêteur ne se met absolument pas en scène, il n’apparait pas dans la narration. Celle-ci est centrée sur les inspecteurs et leurs enquêtes. On découvre ainsi les méandres du fonctionnement de la police américaine, l’importance de la politique du « chiffre », l’obsession quasi-quotidienne du taux d’élucidation des crimes,  parfois même au détriment de l’efficacité réelle.

Un autre aspect fascinant, c’est le fonctionnement de la justice américaine, que l’on connait un peu par les films et les séries, et qui est si différente de notre justice. Cet aspect est forcément abordé, vu que c’est bien la police qui prépare les dossiers d’accusation. Et parfois, l’enquêteur est appelé comme témoin.

Il ne ressort pas beaucoup d’optimisme de la lecture de ce document. Coincés entre la montée de la violence et la difficulté de faire aboutir les affaires qu’ils traitent devant la justice, le quotidien des enquêteurs est fait de beaucoup de frustration.

Le livre se lit comme un roman. Un peu roman policier (mais avec l’angle exclusif de l’enquêteur), et aussi peinture sociologique d’un microcosme avec ses règles et ses interactions humaines : les luttes de pouvoir, les amitiés et les antipathies. Les protagonistes sont parfaitement décrits, on entre complètement dans leur tête, partageant leurs réflexions, leurs espoirs et leurs doutes.

Bien sûr, au travers de ce document, c’est une peinture de la société américaine de la fin des années 1980 que nous livre David Simon.

Le document est utilement complété par une postface de l’auteur écrite quinze ans plus tard, après la fin de la série The Wire (on y découvre le long chemin vers le succès du document, dans un premier temps boudé par les grands journaux) et par un texte court de l’un des protagonistes du document.

Baltimore est absolument addictif. Cette immersion dans les recoins les plus sombres de la ville, par le biais du travail policier, vaut bien des romans.

Récit traduit de l’Anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié
Paru chez Sonatine (disponible en poche chez Points)

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