Le cercle de Farthing. Jo Walton

Un an après l’excellent et indispensable Morwenna, Denoël continue à nous faire découvrir l’auteure Galloise Jo Walton avec Le cercle de Farthing, premier tome de la trilogie intitulée « Le subtil changement » (qui est parue au Royaume-Uni avant Morwenna).

L’action du cercle de Farthing se situe dans une Europe alternative : en 1941, Churchill est écarté du gouvernement britannique et son successeur signe la paix avec Hitler. L’Allemagne occupe toute l’Europe et rétrocède en signe de paix les colonies française d’Afrique du Nord à la couronne britannique.

Le roman se situe en 1949. La paix entre l’Allemagne et l’Angleterre n’a pas été remise en cause. La guerre continue de façon sporadique sur le front de l’Est. Les conservateurs, et en particulier le groupe qui a usé de son influence pour imposer la paix (que l’on appelle le Cercle de Farthing) ont perdu le pouvoir mais oeuvrent pour retrouver leur place au 10 Downing Street.  Avant un vote décisif à la chambre, Le Cercle se réunit dans la propriété des Eversley, à Farthing. En plus des membres éminents du « club »,  les Eversley ont invité leur fille, Lucy, et son mari David Kahn. La mère de Lucy n’a pas apprécié le mariage de sa fille (et c’est un euphémisme) parce que Kahn est juif.

Dès le lendemain de l’arrivée des convives, Sir James Thirkie, celui qui a signé la paix avec Hitler et qui a les faveurs des pronostics pour un rôle majeur dans le prochain gouvernement est retrouvé assassiné. Un inspecteur de Scotland Yard arrive à Farthing avec son adjoint pour enquêter sur ce meurtre.

Le roman suit deux lignes narratives. L’une écrite à la première personne : l’histoire du point de vue de Lucy. L’autre à la troisième personne, qui suit l’enquête de l’inspecteur Carmichael.

Le cercle de Farthing est très bien écrit, avec la même sensibilité que Morwenna, même si c’est très différent. Sans en faire des tonnes sur l’aspect uchronique, Jo Walton campe parfaitement son Angleterre alternative. Les éléments ne sont pas assénés mais distillés en arrière plan, c’est très subtil et très bien fait.

On a à la fois l’ambiance d’un Agatha Christie pour l’aspect d’enquête sur le meurtre, et celle du film « Les vestiges du Jour » (pour la description de cette partie de l’aristocratie anglaise très très à droite et favorable à la paix avec Hitler, qui a bien existé, même si dans la vraie « Histoire », c’est Churchill qui l’a emporté).

Comme dans Morwenna, les personnages sont très attachants et très fouillés. Lucy ressemble beaucoup à celle de Morwenna, mais en version adulte.

Autre qualité : bien que ce soit le premier tome d’une trilogie, c’est un roman qui a une fin, une fin ouverte, certes, mais une fin ! Du coup, je suis impatient de lire la suite, parce que j’ai beaucoup aimé ce premier volume mais pas dans un état de frustration insoutenable !

Je conseille vivement la lecture du cercle de Farthing, et j’espère que le succès sera au rendez-vous, de façon à ce qu’on ait la joie de continuer à lire Jo Walton en Français ! Il y a de quoi faire. Jo Walton a publié à ce jour onze romans !

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Luc Carissimo
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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La longue Terre. Terry Pratchett / Stephen Baxter

La notion de multivers ou d’univers-parallèles a été assez largement traitée dans la littérature de science-fiction. Terry Pratchett et Stephen Baxter l’abordent de façon plutôt originale dans leur série de roman La longue Terre.

Le pitch : Dans un futur assez proche. Les plans d’un petit appareil se répandent sur Internet. On ne sait pas a priori à quoi il sert, mais cela devient une mode de le fabriquer, surtout chez les jeunes, et, quelque jours après la mise en ligne de ce plan, lorsqu’on déclenche l’interrupteur de l’appareil on passe sur une terre parallèle. Et cela autant de fois qu’on le veut. Ce jour restera daté comme : « Le jour du passage ». Alors qu’elle pensait être sur une Terre finie, l’humanité découvre l’infinité d’espaces, et donc de ressources. Seule restriction, mais de taille : les molécules de fer ne peuvent « traverser ».

Une fois le décor posé, Pratchett et Baxter, dans ce premier tome, vont nous faire visiter leur univers principalement au travers de deux personnages : Josué Valiente, qui a expérimenté, comme quelques autres rares êtres humains le « passage » avant même le « jour du passage » ; et Lobsang, qui est en fait une Intelligence Artificielle. Dans un dirigeable conçu par ce dernier, ils vont parcourir des millions de « Terre » parallèles.

La longue Terre est un roman de mise en place. Il ne s’y passe pas grand chose, ce qui ne l’empêche pas d’être fort agréable à lire. Les deux auteurs ne sont pas des manches, mais on a quand même un peu l’impression qu’ils sont en roue libres.

Il y a quelques petites problèmes narratifs (par exemple le chapitrage : alors que l’histoire se déroule sur trois lignes narratives, il aurait été plus logique selon moi, de découper les chapitres selon ces récits, plutôt que cette série de chapitres courts, ou parfois trois de suite sont sur une ligne narrative, sans qu’une rupture particulière justifie ces sauts de chapitre. Certes, c’est un détail, mais ça n’aide pas la lisibilité).

Et aussi quelques petites incohérences. Le fait que le gouvernement américain veuille garder la main mise sur l’ensemble de son territoire (dans tout le multivers) est présenté comme une source de problème. Qu’est-ce qui empêche les colons de s’établir sur un autre territoire que celui des Etats-Unis, sur les Terres parallèles, pour échapper à ce pouvoir ? Les auteurs semblent ne pas y avoir pensé (et par ricochet, les personnages du roman !).

On aurait pu s’attendre au meilleur des deux auteurs : l’humour de Pratchett et la hard-science de Baxter, ce n’est pas vraiment le cas. Les deux caractéristiques principales de ces deux auteurs semblent au contraire s’être émoussées. C’est amusant, sans être hilarant. Et ça n’a pas la précision des meilleurs romans à coloration scientifique de Baxter.

Au final, La Longue Terre est un bon divertissement, même s’il atteint assez vite la limite du projet de commande qu’il semble être. Et ça semble fonctionner d’un point de vue commercial : prévu à l’origine comme une trilogie, voilà qu’un quatrième tome est prévu pour cet année (alors que le troisième paraitra en France).

Roman traduit de l’Anglais par Mikael Cabon
Paru chez L’Atalante

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L’île au trésor. Pierre Pelot

Hélios, la collection de poche des Indés de l’imaginaire (collectif créé par Les Moutons Électriques, Mnémos et Actu SF) réédite ce mois ci un roman de Pierre Pelot de 2008, L’île au trésor, hommage, comme son nom l’indique, au roman de Stevenson.

Pour être honnête, je ne suis pas sûr d’avoir lu l’original. Et, si c’est le cas, il y a de forts risque que ce soit dans un version « digest », traduit à la hache, lorsque j’étais gamin. Mais bon, l’univers de ce roman est dans notre inconscient collectif, même sans l’avoir lu.

Pierre Pelot, cet auteur prolifique et éclectique dont j’ai lu et apprécié récemment des romans de pure SF (voir ici), transpose l’histoire dans un futur pas très lointain, mais qui a subi de plein fouet la crise climatique qui nous pend au nez : montée des océans, inondation des côtes et tout le toutim. Mais ce n’est pas le but du roman qui reste très allusif sur la catastrophe écologique, et sur ses conséquences dans le monde.

Le sujet primordial du roman, c’est l’aventure. Et aussi les pirates et un trésor. Coup de jeune assuré pour le lecteur : ce livre fait carrément retomber en enfance. On entre très facilement dans la peau de l’adolescent -narrateur et on vit l’aventure avec lui.

L’écriture est agréable, pleine d’humour à deux niveaux : l’humour de l’adolescent facétieux, mais aussi sa naïveté. Le bouquin se dévore assez vite, bien qu’il soit assez dense.

Lire L’île au trésor de Pierre Pelot, c’est l’assurance de passer un bon moment à la fois régressif et jouissif, un peu comme manger un paquet de ses bonbons favoris.

Paru aux Moutons Électriques – Collection Hélios (originellement chez Calmann-Lévy – Collection Interstices Octobre 2008)

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Le Paradoxe de Fermi. Jean-Pierre Boudine

J’étais assez impatient de lire Le Paradoxe de Fermi, parce que je m’attendais à lire un roman traitant de rencontre avec des extra-terrestres. En effet, le paradoxe énoncé par le physicien Enrico Fermi peut se résumer rapidement à la question : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? »

Or, nul extra-terrestre dans le roman de Jean-Pierre Boudine. Le roman est un récit post-apocalyptique qui prend la forme du journal d’un des rares survivants (du moins le suppose-t-il, l’effondrement des moyens de s’informer l’empêchant de vérifier cette intuition), qui s’est réfugié dans les Alpes, pour fuir les bandes et la violence des zones urbaines. Dans son journal, le narrateur nous parle de sa difficile survie, et aussi de ce qui l’a amené là où il en est, et donc, en arrière plan, de l’effondrement de la société, dû à une crise économique systémique (la chute de Lehman Brothers à la puissance 10, pour faire simple). Et de fil en aiguille, il en arrive à réfléchir sur le paradoxe de Fermi, d’où le titre.

Le Paradoxe de Fermi n’est pas formellement un grand roman. La forme du journal n’est ni très originale ni propice à de grandes envolées littéraires. Le thème post-apocalyptique n’est pas non plus une grande nouveauté (peut-être parce que l’action se déroule en partie en France, j’ai beaucoup pensé à Malevil, de Robert Merle).

Et pourtant, grâce principalement à la réflexion amenée sur le paradoxe de Fermi, le roman m’a profondément marqué. Je trouve son dernier quart particulièrement brillant. Je ne discuterai pas ici de l’hypothèse de Jean-Pierre Boudine pour résoudre le paradoxe, pour ne pas déflorer ce qui fait l’essentiel du livre, mais en tout cas, elle m’a impressionné, je ne l’avais jamais lu ailleurs (peut-être parce que je ne suis pas spécialiste du sujet), et elle s’intègre très bien au récit, renforçant l’aspect désespérant et pessimiste de l’ambiance.

Roman court, qui se lit quasiment d’une traite, Le Paradoxe de Fermi est une réflexion indispensable sur l’état du genre humain.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Il faudrait pour grandir oublier la frontière. Sébastien Juillard

La création d’une maison d’édition est une aventure qui se fait rare, et est surtout très hasardeuse. La librairie Scylla, située à Paris dans le XIIe arrondissement, spécialisée dans les littératures de l’imaginaire, a lancé un financement participatif pour créer Les éditions Scylla, avec un programme de lancement de deux titres, dont la novella chroniquée ci-après. Celle-ci est la première, d’une, je l’espère, longue série de textes d’exactement 111 111 signes, ce nombre devenant le nom de la collection. (Le deuxième titre est la réédition d’un roman de Garry Kilworth : Roche-Nuée).

J’ai eu accès à ce texte en ma double qualité de souscripteur et de blogueur.

Il faudrait grandir pour oublier la frontière est une novella inédite de Sébastien Juillard, répondant donc à la contrainte formelle des 111 111 signes soit un peu plus de 74 feuillets.

C’est une anticipation d’un futur assez proche, une quinzaine d’années, se situant dans la bande de Gaza. Une paix précaire y est installée sous l’égide de l’ONU. Bien qu’il se décale dans le temps de quinze ans, Sébastien Juillard parle de choses très actuelles. Sa vision de l’évolution du conflit israélo-palestinien est tout à fait crédible. Sa vision du futur en général tout autant. Du point de vue de l’évolution technologique, le texte m’a fait penser à certains romans de Ian Mc Donald.

Les personnages sont bien campés, ce qui n’est pas une mince affaire pour un texte somme toute assez court. On sent d’ailleurs parfois que le texte pourrait largement se déployer sur une plus grande distance.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue, plutôt la captation d’un moment particulier, d’une ambiance, et l’écho que ce moment fait résonner chez les personnages. L’écriture est précise, ce qui n’empêche pas une langue imagée et riche.

Pour un coup d’essai, c’est une réussite, et ça m’a conforté dans mon envie d’aider cette maison d’édition à voir le jour.

La campagne de financement participatif se trouve ici et dure jusqu’à la fin février. Il manque environ 40% du financement à ce jour.

À paraitre aux éditions Scylla

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En des cités desertes. Lewis Shiner

En pleine révolution zapatiste dans le Chiapas, au Mexique, quatre américains sont confrontés aux mythes ancestraux du pays où vivaient les Mayas il y a bien longtemps. Voilà le pitch, en une phrase d’En des cités désertes, de Lewis Shiner. John Carmichael, un grand reporter, est à la recherche du scoop de sa vie. Thomas et Lindsey recherchent Eddy, frère de Thomas et ex-mari de Lindsey, disparu dix ans avant, qu’ils croyaient morts, et qu’ils ont vu sur une photo de magazine récent.

En des cités désertes est à la fois un roman de guerre et un roman d’aventure fantastique qui mêle légendes mayas, surnaturel et archéologie. Une fois commencé, il est difficile de le refermer sans l’avoir terminé. J’ai complètement accroché à l’écriture nerveuse, mais qui ne néglige pas la psychologie des personnages, plutôt fouillés.Et puis, le Mexique des Mayas, c’est le dépaysement garanti. Bizarrement, la couverture me fait irrésistiblement penser à Vol 714 pour Sidney d’Hergé (qui ne se déroule pas du tout au même endroit !).

J’ai pioché ce roman complètement par hasard dans ma pile de livre « à lire », je ne le regrette pas. Écrit il y a vingt-cinq ans, publié en France plus de dix ans après, il n’est plus dans l’actualité (on y parle beaucoup de la politique extérieure de Reagan), mais n’en est pas pour autant démodé. Les faits réels ne sont pas un simple élément du décor, mais ne gâchent pas le plaisir de la narration. L’équilibre entre les deux est excellent.

Une bonne surprise, donc, malheureusement épuisée chez Denoël, et jamais repris en poche. On le trouve cependant facilement en occasion.

Roman traduit de l’Anglais (U.S.) par Jean-Pierre Pugi
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Un monde flamboyant. Siri Hustvedt

J’ai découvert Siri Hustvedt il y a quelques années en lisant son roman Tout ce que j’aimais. J’ignorais alors que c’était une femme (le narrateur du roman est un homme), et qu’elle était mariée avec Paul Auster. Et j’avais trouvé cet excellent roman très « Austerien ».

J’ai lu depuis d’autres romans de l’auteure, et d’ailleurs Un monde flamboyant est le second de ses romans que je lis cette année (j’ai lu, sans le chroniquer, l’excellent Un été sans les Hommes, il y a quelques mois).

Je ne suis pas sûr que Siri Hustvedt apprécie beaucoup la première phrase de cette chronique, qui prend une coloration ironique assez particulière à la lecture de son dernier roman, Un monde flamboyant.

L’auteure y trace la biographie d’un personnage totalement imaginaire, Harriet Burden, artiste plasticienne, mariée à un galeriste très célèbre, enfermée dans le rôle de « femme de ». Après la mort de son mari, elle décide de monter une mystification en exposant ses œuvres, à deux reprises, sous le nom d’artistes hommes (assez mineurs de surcroit), complices, bien entendu, de sa mystification. Les expositions ont un écho supérieur à tout ce qu’elle a connu par le passé. Elle veut achever sa démonstration avec une troisième expo, mais va être la propre victime de sa mystification, le faux-auteur s’appropriant la paternité entière de l’expo…

Là où le roman de Husvedt est brillantissime, c’est qu’il ne s’agit pas du tout d’un récit linéaire, mais (mystification pour mystification !), il est présenté comme l’enquête d’une journaliste sur Harriet Burden. Et d’ailleurs, ce n’est pas non plus le récit de l’enquête, mais le matériel documentaire de cette enquête imaginaire : carnets-journal de l’artiste, interview des proches, critiques de journaux…

C’est donc par touches successives et sous des angles et points de vue différents que se dessine le portrait d’Harriet Burden. La force immense de ce roman, c’est que ce qui pourrait être un exercice de style barbant se transforme en un portrait aussi flamboyant que le monde de l’artiste.

Ni froid, ni clinique, le roman est en fait traversé d’émotions : la rage de l’artiste, la tristesse de sa vie, l’affection qu’elle porte à ses proches, son humanité profonde… Le roman est aussi, on s’en doute une réflexion sur la féminité et sur la place des femmes dans le monde de l’art.

Ce roman est absolument vertigineux. Un de mes coups de coeur de l’année 2014 !

Roman traduit de l’Américain par Christine Le Bœuf
Paru chez Actes Sud

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Rites de Sang. Glen Duncan

Rites de Sang clôture la trilogie ouverte avec le Dernier Loup-Garou et poursuivie avec Tallula. Le roman se déroule quelques années après Tallula. L’étau se resserre autour des « créatures », vampires et loup-garous. Le Vatican les pourchasse, et l’opinion publique est sur le point de connaître leur existence, ce qui ne manquera pas de faire réagir les gouvernements.

Le roman est à trois voix : celle de Tallula, l’héroïne du deuxième tome, celle de Remshi, le plus vieux vampire, né il y a plusieurs milliers d’années, et celle de Justine, sa « familière » (c’est à dire son « adoratrice-domestique-dévouée »).

Tallula voit Remshi dans un rêve érotique récurrent, et, alors que garous et vampires sont plutôt comme chiens et chats, elle y est sensible au point de se détourner de l’amour de Walker, son amant. Remshi, lui, fait le même rêve mais pense que Tallula est la réincarnation de la seule femme qu’il a aimé (une garou), disparue il y a des milliers d’années. Justine essaie de se venger des bourreaux de son enfance.

Courses poursuites autour du monde, traquenards, batailles de pieds : la recette est la même que dans les deux premiers tomes. Et ça fonctionne tout aussi bien. Je dois dire que le regard désabusé sur notre monde de Jack Marlowe, dans le premier volume, m’a un peu manqué.

L’effet de – bonne- surprise est un peu passé, et si je n’ai pas lâché le livre jusqu’au bout, parce j’avais envie de connaître la fin, j’ai été moins marqué par celui-ci que par les deux autres. Glen Duncan étire un peu trop son récit, et un dégraissage d’une cinquantaine de page n’aurait pas nui.

Ça n’en reste pas moins largement au dessus-du panier de la littérature « loup-garous – vampires », un excellent divertissement qui garde un bon niveau d’écriture.

Reste juste à espérer que Glen Duncan ne cède pas à la facilité en nous faisant une nouvelle trilogie, le sujet étant à mon avis largement épuisé…

Roman traduit de l’Anglais par Michelle Charrier
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Trois oboles pour Charon. Franck Ferric

Trois oboles pour Charon, publié en Octobre 2014 dans la collection Lunes d’Encre des éditions Denoël, est un roman d’un jeune auteur français, Franck Ferric, dont je n’avais pas entendu parler auparavant, mais qui avait quand même publié deux romans et deux recueils de nouvelles.

Dans ce roman, l’auteur revisite le mythe de Sisyphe, un homme qui, pour avoir osé braver les dieux, est condamné à l’immortalité, ou, plus exactement, à retrouver inlassablement la vie après la mort. Il ressuscite, d’époque en époque, sur des champs de bataille. A chacune de ses morts, Charon l’attend sur les bords du fleuve Acheron et veille à ce que la malédiction soit respectée en le renvoyant dans le monde des vivants. Et immanquablement, Sisyphe retrouve la vie à proximité d’un théâtre de guerre, oubliant tout ou presque de ses vies passées. Au fil du temps, les dieux désertent la vie humaine, et la condamnation de Sisyphe n’en parait que plus insensée.

L’écriture de Franck Ferric est formidable. On plonge carrément dans cette ambiance à mi-chemin de la mythologie et du fantastique. Ce n’est pas un sujet qui me passionnait a priori, mais j’ai été séduit par le style, et par les aventures de ce Sisyphe à travers temps.

Alors que cela aurait pu devenir répétitif (il ressuscite, il meurt, il croise Charon, il ressuscite, et ainsi de suite), la variété des lieux dans lesquels Sisyphe retrouve la vie permet au roman de ne pas tomber dans cette ornière.

Malgré ses qualités, ce roman n’a pas réussi à me réconcilier avec un genre (la « fantasy mythologique ») qui décidément ne m’intéresse guère. Sans compter que dans le genre, bon nombre n’effleurent même pas la qualité littéraire de celui-ci…

Au final, donc, je suis partagé entre un bon moment de lecture grâce à une plume largement au-dessus de la moyenne, et un ennui poli dû au sujet qui n’a pas déclenché mon enthousiasme.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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La lumière d’Orion. Valerio Evangelisti

Les éditions La Volte continuent leur formidable travail éditorial autour de la série Nicolas Eymerich, l’inquisiteur de Valerio Evangelisti avec la publication du neuvième opus de la série, inédit en France La lumière d’Orion. La fin approche, il ne reste qu’un volume, le dernier, également inédit, qui sortira en 2015.

La lumière d’Orion est construit selon le modèle des autres volumes de la série : une trame narrative principale centrée autour de l’inquisiteur, et une ou plusieurs autres, secondaires, à une époque différente.

La trame principale se déroule en 1366, Eymerich embarque avec les Croisés à Constantinople. Comme chaque fois, il se retrouve mêlé à un phénomène mystérieux, en lequel il voit l’expression de Satan, et qui trouve son explication dans les trames narratives secondaires. Cette fois, ce sont des géants qui viennent hanter Constantinople, tous les jours au petit matin.

L’intrigue est bien menée, c’est toujours aussi agréable à lire, mais j’avoue être un peu lassé par la mécanique répétitive des différents romans du cycle. De plus, j’ai été frustré par le manque de développement des intrigues secondaires, qui, cette fois, m’intéressaient plus que le personnage d’Eymerich, dont j’ai l’impression d’avoir fait le tour.

Un roman d’une qualité tout à fait honorable, donc, mais qui a perdu le côté original des premiers, un caractère qui faisait beaucoup à l’attrait que cette série exerçait sur moi. Evangelisti a eu au moins le mérite de ne pas trop tirer sur la corde, puisque le cycle a une vraie fin. Rendez-vous donc pour l’ultime volume, qui clôturera en beauté, je l’espère, ce cycle.

Roman traduit de l’Italien par Jacques Barbéri
Paru chez La Volte

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La lisière de Bohême. Jacques Baudou

À 68 ans, Jacques Baudou (critique littéraire, essayiste, et anthologiste bien connu des passionnés des littératures de l’imaginaire) publie son premier roman.

Le « pitch » : Une jeune femme part à la recherche d’un auteur parce qu’elle a trouvé dans son dernier roman des échos à un vieux souvenir de lecture qui la hante. L’auteur, qui s’est réfugié dans sa maison de campagne pour écrire, va lui faire découvrir la région, les fantômes qui y habitent, et lui faire rencontrer les amis qu’il s’est fait au fil de ses séjours. Il sera en particulier question d’un lieu mystérieux, un domaine appelé « La folie Millescande ».

Même si c’est son premier roman, Jacques Baudou n’est pas à proprement parler un débutant. Son écriture est parfaitement maitrisée. Ce court roman explore les thèmes des lieux mystérieux et de la nostalgie. On pense inévitablement au Grand Meaulnes ou Au pays où l’on arrive jamais, d’André Dhôtel. La quatrième de couv fait également référence à Robert Holdstock, mais je rien lu de cet auteur (oui, honte à moi… ou pas). Tout lecteur, encore plus le lecteur de littérature de l’imaginaire, s’y retrouvera. Les souvenirs des premières lectures qui marquent à jamais, les lieux un peu magiques. C’est vers ces voyages immobiles (dans son fauteuil !) que nous entraine Jacques Baudou. Un voyage que l’on ne regrette pas. C’est joliment écrit, les personnages sont attachants, et l’ambiance du lieu fait qu’on croit complètement à l’histoire des fantômes.

Pour ce roman, l’éditeur (Les moutons Électriques) a confectionné un très bel écrin. L’objet livre est magnifique. Le format carré habituel chez cet éditeur, une couverture rigide toile et une jaquette dans un très beau papier. C’est tout bête, mais le plaisir de lecture en est renforcé. On a l’impression d’avoir en main un volume un peu ancien d’une collection disparue, quasiment introuvable.

(Il y a un truc que j’ai pas compris dans le titre. Il est bien orthographié Bohême (la région d’Europe centrale) et non bohème. Je n’ai pas vu le rapport avec la Bohême !)

Paru aux Moutons Électriques

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Le talent assassiné. Francis Valéry

Pour trouver le Lunes d’Encre que j’allais mettre à l’honneur dans le cadre du challenge 15 ans-15 blogs, comme je l’ai déjà écrit précédemment, j’ai lu trois livres de cette collection. Delirium Circus, celui que j’ai préféré, chroniqué ici. Hank Shapiro au pays de la recup’ (ici). Et puis aussi Le talent assassiné, de Francis Valery.

Et celui-ci, autant casser de suite le suspense, je ne l’ai pas beaucoup aimé. Dans Le talent assassiné, Francis Valéry se met en scène. On le voit, au début du roman, venir en rendez-vous aux éditions Denoël. Une explosion a lieu sur son chemin. Il est blessé, dans le coma. Une histoire parallèle se noue, que l’on devine être une histoire fantasmée durant ce coma. Un auteur se rend chez son éditeur. Ce dernier lui fait comprendre qu’il est temps de réorienter sa carrière parce que ses livres ne se vendent plus. De retour chez lui, il se rend compte qu’il n’est pas vraiment un auteur, mais une sorte d’avatar d’un auteur qui a pris plusieurs pseudonymes au fil du temps. Il apprend alors que son éditeur a été assassiné peu après qu’il ne l’ait vu. Il se lance alors dans la quête des différents avatars de l’auteur-mystère…

Enfin, c’est ce que j’ai compris.

Plusieurs choses m’ont gêné. D’abord le côté « exercice de style », roman conceptuel. Le livre dans le livre dans le livre. Ça tourne un peu en rond.

Mais ce n’est pas le pire. Ce qui m’a le plus embêté, c’est d’avoir l’impression d’assister à un immense private joke dont je n’avais pas les clés. Je suppose que ça a fait marrer l’auteur, les gens qui le connaissent, ceux qui connaisse le milieu de l’édition (du domaine de l’imaginaire). Pour les autres, ça n’a pas grand intérêt.

Pour le dire autrement, ça patine un peu dans le vide.

J’aimais beaucoup la chronique que l’auteur tenait dans Fiction il y a quelques années. J’ai été beaucoup moins convaincu par ce roman. Je reconnais que son écriture constitue une sorte de prouesse. Peut-être voit-on trop les rouages, les procédés. Peut-être ai-je eu trop l’impression que l’auteur « se regardait écrire » (comme on peut dire de quelqu’un qu’il s’écoute parler).

Il n’en reste pas moins que ce fut un vrai plaisir de participer au challenge 15ans-15blogs, de lire ces romans si divers, en espérant que dans 15 ans, on puisse fêter les 30 ans de la collection (et sans attendre si longtemps, le programme de l’année qui vient est alléchant, voir ici).

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Hank Shapiro au pays de la récup’. Terry Bisson

Comme je le disais dans mon précédent billet, pour l’opération 15 ans-15 blogs des éditions Denoël pour célébrer les 15 ans de la collection Lunes d’Encre, j’ai lu en fait trois ouvrages pouvant être éligibles à cette opération (pour mémoire : ouvrage disponible d’un auteur n’ayant jamais été chroniqué sur le blog du participant). Voici donc la chronique d’un second livre, celui d’ailleurs que j’ai lu en premier sur les trois. Et qui m’a pas mal plu, même si un peu moins que Delirium Circus, de Pierre Pelot.

Hank Shapiro au pays de la recup’ est paru en 2003.  C’est une dystopie qui traite d’un sujet similaire au très célèbre Farenheit 451, mais de façon beaucoup plus déjantée. Dans un futur pas bien déterminé (on sait seulement que c’est au XXI° siècle), une succession d’événements ont abouti à un corpus de lois qui régissent le « retrait » ou « effacement » d’un certain nombre d’artistes (auteur de livres ou de musique, acteurs…), c’est à dire qu’ils sont retirés du marché : livres et disques détruits et interdits, copies de films retirés… La motivation d’origine est d’encourager l’émergence de nouveaux artistes… Une brigade est chargée de récupérer les œuvres retirées. Hank Shapiro est membre de cette brigade, jusqu’au jour où il récupère un disque vinyle qui évoque son enfance et son père qu’il n’a jamais vraiment connu. Et si, se dit-il, avant de le remettre à ses supérieurs, il l’écoutait une fois. Il se met en quête d’une platine disque, objet interdit que l’on ne peut obtenir qu’en contrebande. Et sa vie bascule…

Le roman entrelace deux lignes narratives. D’abord la vie du personnage principal durant les quelques jours qui suivent la récupération de ce vinyle, qui devient un vrai road-movie. Et un récit qui raconte la succession d’événements qui ont amené à ces lois. Le ton est beaucoup moins grave que dans le roman de Bradbury. C’est moins violent, et beaucoup plus loufoque. Moins noir. D’ailleurs, on n’est pas ici vraiment dans une dictature.

J’ai regretté que le lien avec le père et l’enfance du personnage principal ne soit pas mieux exploité. C’est comme une piste ouverte, sur laquelle finalement l’auteur ne va jamais. Hormis cette réserve, j’ai beaucoup aimé ce roman, à la fois drôle et intelligent, qui, sous prétexte d’anticipation, se moque des excès de la société américaine et de ses dérives, en particulier le fonctionnement hyper-judiciarisé pouvant mener à des aberrations. Le rythme est assez effréné, on ne s’ennuie jamais. Et c’est souvent très drôle.

Il est toujours temps, plus de dix ans après sa parution en France, de découvrir ce roman, qui n’a pas pris une ride.

(Note : En consultant la fiche Wikipedia de l’auteur, je me suis rendu compte que je le connaissais l’auteur, sans m’en souvenir. C’est lui qui a terminé après la mort de l’auteur, la suite d’un Cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller. Il est d’ailleurs fait référence à Walter M. Miller dès le début du roman, cet auteur étant un « effacé » dans la fiction de Terry Bisson.)

Roman traduit de l’Américain par Gilles Goullet
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Delirium Circus. Pierre Pelot (15 ans – 15 blogs)

Pour célébrer les 15 ans de la collection Lunes d’Encre, les éditions Denoël ont lancé l’opération 15 ans-15 blogs, consistant à demander à 15 blogueurs de chroniquer durant le mois d’Octobre 2014 un Lunes d’encre d’un auteur dont il n’a jamais été question dans leur blog (et, autre contrainte, un bouquin toujours dispo).

J’avais trois livres éligibles dans ma pile de bouquins qui attendaient patiemment que je daigne m’intéresser à eux. J’ai décidé de lire les trois, et de faire figurer celui que j’ai préféré avec la bannière de l’opération.

Le « vainqueur » est donc Delirium Circus, de Pierre Pelot. (Je publierai ensuite les chroniques des deux autres, suspense – intenable, je l’imagine – sur les titres).

J’étais convaincu d’avoir déjà lu des romans de Pierre Pelot, en particulier dans ma lointaine jeunesse quand je lisais pas mal d’Anticipation (du nom d’une collection de poche du Fleuve Noir que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre). Il se trouve (même si j’ai un peu honte de l’avouer) que je tiens depuis mes dix-sept ans une liste exhaustive de tous les livres que je lis, liste que j’ai informatisée depuis, et en cherchant, j’ai découvert qu’en fait, je n’en avais jamais lu.

Pierre Pelot a écrit près de 200 romans.  En 2005, Denoël a eu la bonne idée de publier, en un seul volume, quatre de ses romans écrits entre 1977 et 1982, et ce volume qui porte le titre du premier d’entre eux, Delirium Circus, est l’objet de ce billet.

Delirium Circus
Dans un futur indéterminé, peut-être sur une autre planète, toute la société est organisée autour de l’industrie du cinéma, qui forme une caste au sommet de laquelle se situe les scénaristes, les figurants étant tout en bas. Les scénaristes sont très encadrés, dans leur choix, par l’avis du public. Mais personne ne sait qui est le public, ni où il se trouve. Un acteur très célèbre entre en résistance et va essayer de découvrir la vérité. Il va explorer « la Ceinture », une sorte de quartier de seconde zone, où règne la criminalité, et dont les habitants n’aspirent qu’à une chose : devenir figurant d’abord, puis s’élever dans le hiérarchie des studios. Un scénariste très célèbre pense, lui, tenir une idée en or en racontant l’histoire de cet acteur dissident…

Ce roman est une excellente entrée en matière. On ne peut s’empêcher  de penser à Philip K. Dick, autant en terme de thématique que d’ambiance. Sans le côté suranné qui se dégage parfois de l’oeuvre de Dick. Bien qu’écrit en 1977, Delirium Circus est d’une étonnante modernité, avec même une forme d’anticipation de la société actuelle. Il était fréquent dans les années 70 d’imaginer une société future totalement influencée par le spectacle et le divertissement. On a parfois du mal à avoir conscience qu’en fait, on est à fond dedans ! Pierre Pelot décrit, dans son futur imaginaire, des mécanismes qui font écho au monde d’aujourd’hui. Un roman absolument formidable.

Transit
Dans un futur indéterminé, dans un centre de recherche isolé au sommet des Pyrénées, une équipe de scientifiques travaille sur la préscience et la précognition. Ils pensent avoir trouvé le moyen de faire voyager dans le futur la conscience des cobayes, et espèrent trouver ainsi une certaine forme d’immortalité. En effet, lors de ces « voyages », la conscience du cobaye est transférée dans le corps d’un habitant du futur. Seul problème : lors du premier « Voyage » expérimental, le voyageur découvre une planète sur laquelle s’est installée une communauté humaine qui vit dans une Utopie parfaite, tout à fait incompatible avec la philosophie mercantile des commanditaires du centre de recherche.

Transit est mon roman préféré des quatre. Pas le mieux maîtrisé en terme d’écriture (parfois, un peu fouillis : Delirium Circus est à ce niveau là mieux réussi), mais absolument génial en terme de concept. Hormis quelques pages dans lesquelles Pelot se perd un peu en explication pseudo-scientifiques, ce roman n’a pas non plus pris une ride. Les personnages sont très riches, très attachants. On retrouve là encore des thématiques Dickiennes. Ça m’a aussi beaucoup fait penser à Blind Lake, de Wilson.  Un très bon roman dont vraiment je conseille la lecture

Mourir au hasard
Changement d’ambiance avec le roman suivant. Une ambiance de polar dystopique, vraiment très sombre. On est à nouveau dans un futur indéterminé, une société dans laquelle la science est capable de prédire la durée de vie de chaque individu, ainsi que ses potentialités, dès sa naissance. Et dans laquelle on peut signer un contrat avec une entreprise qui vous tue dans un laps de temps déterminé (par exemple les trois ans qui viennent), sans qu’on sache jamais à quel moment ça va se passer.

Zien Doors est un « tueur » employé par cette entreprise (On les appelle des Natural Killers). Après avoir foiré l’un de ses contrats, il est entrainé dans une cavalcade complètement paranoïaque. Il pense être poursuivi par ses employeurs, tout en essayant de mener à bien son contrat suivant. Il croise la route de deux journalistes qui enquêtent sur la fiabilité des « prévisions de durée de vie », se demandant si elles sont réelles ou au contraire servent à contrôler la population.

Mon résumé est un peu fouillis, mais c’est aussi le cas du roman, foisonnant, mais parfois un peu trop. La force de Pelot, ce sont décidément ses ambiances. Le personnage principal est complètement névrosé et parano, et on est complètement immergé dans ses névroses. Dommage que la narration soit un peu relâchée, ce qui fait qu’on s’y perd assez facilement, et que, d’autre part, certaines pistes ouvertes ne sont pas exploitées (par exemple la source des journalistes, ou bien les différents systèmes politiques). Pas mal, mais un cran au dessous des deux premiers.

La foudre au ralenti
Ce roman, qui clôt le recueil, est à mon goût le moins réussi. L’action se passe sur Terre, dans le futur, après une catastrophe écologique majeure, due à la montée des océans. L’information est strictement verrouillée, en particulier sur les événements passés. En enquêtant sur un trafic de cassettes vidéos de documentaires, un flic est blessé. À sa sortie de l’hôpital, il reprend son enquête.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus sans dévoiler l’intrigue. On est encore dans un roman aux thèmes chers à Philip K. Dick : transhumanisme, clonage. L’histoire et les thèmes abordés sont intéressants, mais j’ai pas trop accroché, je me suis perdu un peu dans les méandres du récit.

Au final, le bilan est largement positif. Pierre Pelot me semble être un auteur majeur de la Science Fiction française, et les deux premiers romans de ce recueil n’ont pas à rougir face à la production anglo-saxonne. Plus de trente ans après la parution de ces romans, ils restent tout à fait d’actualité, et on peut regretter qu’il n’y ait pas d’équivalent aujourd’hui dans la production de SF francophone, tant sur le fond que sur la forme (même si j’ai émis pour l’un ou l’autre des romans des réserves de forme, je trouve la plume de Pierre Pelot très agréable, largement au-dessus, en terme de qualité, de la moyenne de ce qui était écrit dans ces années-là, en particulier dans la collection Anticipation).

J’aurais bien fini par lire ce livre, puisqu’il était dans ma bibliothèque, mais je suis vraiment ravi d’avoir été motivé de le lire plus tôt que prévu pour le challenge 15 ans – 15 blogs, et je ne saurais trop vous le conseiller. Ça m’a aussi donné envie de découvrir d’autres livres de l’auteur, en particulier des plus récents.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les Perséides. Robert Charles Wilson

Comme je l’écrivais dans mon billet sur Les derniers jour du Paradis, Robert Charles Wilson bénéficie ce mois-ci d’une double actualité en France avec la sortie d’un recueil de nouvelles aux éditions du Bélial : Les Perséides.

Wilson n’est pas connu pour être un grand nouvelliste. Sa bibliographie compte à peine 25 histoires courtes, et ce recueil en comporte neuf. Pourtant, sa plume se prête magnifiquement au format court, comme nous le montre ce magnifique recueil.

Comme il l’explique lui-même dans la postface, l’auteur a réuni plusieurs nouvelles préexistantes, puis en a écrit quelques-unes spécialement pour ce recueil. Sans être vraiment liées, les différents nouvelles se répondent parfois, on y retrouve des lieux et des personnages.

À part une petite réserve sur « Ulysse voit la lune par la fenêtre de sa chambre », dont la fin m’a laissé perplexe (bien que l’ambiance de la nouvelle elle-même soit géniale), j’ai absolument adoré les huit autres nouvelles. C’est du pur Wilson : humaniste, finement ciselé, avec des personnages solides. Et la forme courte donne une dimension supplémentaire à l’écriture de l’auteur. Dans ce recueil, il fait étalage de son éclectisme au niveau des littératures de genre, alternant SF, fantastique ou mélange des deux.

Si je devais n’en choisir qu’une (et c’est bien difficile), je pense que mon choix se porterait sur « La ville dans la ville », qui m’a un peu fait penser (au niveau thématique) à The City and The City, de China Mieville, mêlé au Haut Lieu de Serge Lehman. Mais je pourrais toutes les citer. « L’observatrice », que j’avais déjà lu dans l’anthologie Utopiales 2012, est formidable. « Les champs d’Abraham », qui ouvre le recueil est une pure merveille également.

Quelque chose ne trompe pas : j’ai fini de lire ce recueil, il y a dix jours, et, en le feuilletant pour rédiger ce billet, je n’ai eu aucun mal à me souvenir de chacune des nouvelles. Parce qu’elles m’ont toutes profondément marqué.

Les Perséides ravira les fans de Robert Charles Wilson. Mais il peut aussi être une façon de rencontrer l’auteur. Et, au delà, je suis convaincu qu’il peut être une excellent porte d’entrée à la science-fiction pour quelqu’un qui n’en aurait jamais lu.

Recueil de nouvelles traduit de l’Anglais (Canada) par Gilles Goullet
Paru aux Éditions Le Bélial

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Haruki Murakami

Après l’énorme succès de 1Q84, Haruki Murakami nous revient avec un roman moins long, ce qui est heureux, 1Q84 étant parfois un peu trop délayé.

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est un titre qui ne trompe pas sur la marchandise. Le roman se divise en deux parties : dans la première, on fait connaissance avec Tsukuru Tazaki. Lorsqu’il était lycéen, il avait quatre amis très proches. Chacun d’eux avait un prénom qui évoquait une couleur (en japonais) : bleu et rouge pour les deux garçons ; blanche et noire pour les deux filles. Lui seul n’avait pas de couleur dans son prénom. Puis, un jour, sans qu’il comprenne pourquoi, ses amis ne voulurent plus le voir. Pendant les six mois qui ont suivi, Tsukuru Tazaki a traversé une sévère dépression qui l’a amené à frôler la mort. Il finit par se lier d’amitié avec un garçon plus jeune que lui, qui va lui aussi disparaître de sa vie sans crier gare. Enfin, seize années après, il rencontre une fille, Sara dont il tombe amoureux. Celle-ci le convint de partir à la recherche de ses quatre amis pour comprendre ce qui s’est passé. Cette quête est l’objet de la deuxième partie du livre.

Haruki Murakami a mis dans ce livre tous ces thèmes de prédilection : la nostalgie, le vide, le quotidien, la frontière floue entre raison et folie. Ce roman-ci me semble cependant bien plus sombre que tous les autres. On pourra lui reprocher de ne pas avoir fait preuve d’une très grande originalité, mais je suis tombé complètement sous le charme. L’auteur a réussi à écrire un livre assez similaire à ses meilleurs, tout en se renouvelant complètement. Le cadre est connu ; la « mécanique », la poésie, les personnages archétypaux aussi. Mais ces ingrédients jouent une nouvelle partition, et pour ma part, j’ai totalement adhéré. Je n’ai pas réussi à lâcher le livre avant de l’avoir terminé.

J’ai du mal à décrire pourquoi j’aime Murakami, parce que ce n’est pas un processus intellectuel. Son écriture me touche vraiment très profondément. Ses personnages un peu lunaires, absents à tout, y compris à eux-mêmes me remuent les tripes. 1Q84 pouvait laissait craindre qu’une certaine froideur ne s’installe dans l’écriture de l’auteur. Me voilà rassuré.

La structure du roman peut sembler assez similaire à nombre de ses romans, pourtant, il y a quelque chose qui change selon moi : de nombreuses pistes sont laissées ouvertes, et sans raconter la fin, on peut dire qu’elle est aussi totalement ouverte. C’est parfois frustrant. En l’espèce, ça m’a beaucoup plu, me donnant l’impression de rester encore dans cet univers, bien longtemps après avoir refermé le bouquin.

(S’il vous plait, Monsieur ou Madame Belfond, vous voulez pas éditer les deux premiers romans de l’auteur, encore inédits en France ?)

Document traduit de l’Anglais (donc…) par Dominique Letellier
Paru aux Éditions Belfond

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Le système d. Nathan Larson

Le système d, de Nathan Larson, est un roman assez inclassable. A la fois dystopie et polar/thriller. Dystopie parce qu’il se déroule dans un New-York d’un futur proche qui a été dévasté par une série d’attentats et une épidémie de grippe. Polar ou thriller (je ne sais pas vraiment quoi choisir), parce que le narrateur est une sorte de chasseur de primes, chargé par le procureur de New-York de missions mystérieuses. Il pense être un ancien soldat mais n’en est pas tout à fait sûr. Il est en partie amnésique et soupçonne parfois que ses propres souvenirs lui ont été suggéré. Il faut préciser qu’il est aussi très paranoïaque, hypocondriaque et atteint de nombreux TOC, qu’il nomme lui même « Le système ». Ce personnage hors du commun est entrainé dans une sombre affaire lorsque le procureur lui demande d’éliminer un Ukrainien. De fil en aiguille, il va se retrouver employé à la fois par le procureur, par sa cible, ainsi que par l’épouse de celle-ci, qui veulent tous s’éliminer entre eux…

La narration, à la première personne du singulier, est très rythmée. On est plongé dans une tête bizarrement faite, qui a sa propre logique. L’action est toute aussi rythmée. La peinture du New-York post-catastrophe ne fait pas envie et participe à l’ambiance survoltée du roman.

Excellent divertissement, Le système d se dévore très vite. Le personnage principal est attachant. J’ai été un peu frustré de ne pas en savoir plus sur les événements qui ont précipité la chute de New-York, mais je reconnais que ce n’est pas le propos du livre. Dans le même ordre d’idées, j’ai trouvé quelques incohérences dans ce New-York dévasté. Par rapport à la description des lieux, on a quand même l’impression que trop de choses fonctionnent. Mais le rythme du roman balaie ces interrogations.

L’impression finale qui prédomine est largement positive. Un roman pas inoubliable, pas exempt de défauts (c’est un premier roman), mais prometteur.

Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Patricia Barbe-Girault
Paru chez Asphalte Editions

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Quand les ténèbres viendront. Isaac Asimov

Quand les ténèbres viendront est un recueil de nouvelles d’Isaac Asimov que les éditions Denoël viennent de republier dans leur collection Lunes d’Encre. Le recueil a été publié en Anglais au début des années 70, et avait jusqu’ici été publié en France en plusieurs volumes, jamais en un seul.

Isaac Asimov était un acteur très prolifique. Alors que j’ai l’impression subjective d’avoir lu beaucoup de ses livres, en pourcentage de son œuvre, c’est en fait très peu. Pour moi, Asimov reste intimement lié aux années où je découvrais la Science-Fiction, en gros la fin de mon adolescence et le début de l’âge adulte. J’ai relu plusieurs fois le cycle de Fondation, ainsi que le cycle des Robots. Mais, avant de commencer ce recueil, je me suis rendu compte que je n’avais pas lu grand chose d’autre, exception faite de l’intégrale de ses nouvelles policières connues sous le nom du Cycle des Veufs Noirs (pas mal, mais pas indispensable non plus).

J’abordais donc ce recueil (dont le titre est emprunté à la première nouvelle) avec bienveillance, d’autant qu’il est présenté comme « le meilleur recueil d’Asimov ». Autant le dire d’entrée de jeu, si celui-ci est le meilleur, je vais gagner beaucoup de temps en n’en lisant aucun autre.

Le recueil commence avec la nouvelle-titre Quand les ténèbres viendront. Pour moi, Asimov, c’est une certaine précision scientifique, de la rigueur. Du coup, je suis tombé de ma chaise : le système stellaire composé de six soleils dans lequel se déroule l’histoire est incompréhensible. L’action se déroule sur une planète qui tourne autour d’un seul de ces soleils. Peut-être que je manque d’imagination, mais je comprends déjà pas comment ça marche. Bref, sur cette planète, il ne fait jamais nuit, et Asimov imagine une société qui se construit sans aucun besoin de lumière artificielle, habitée par des êtres qui font une phobie de la nuit. Ce qui ne tient pas debout, parce que, même en plein jour, dans une pièce sans fenêtre il fait sombre, mais passons… Une conjonction cosmique extrêmement rare va amener la nuit sur la planète, et personne ne sait ce qu’il va advenir… Au-delà de la psychologie des personnages grossière, et de l’écriture maladroite (c’est une nouvelle de jeunesse, on lui pardonnera), une énorme bêtise littéraire vient conclure la nouvelle. Alors qu’Asimov tient pendant tout le texte le point de vue des habitants de la planète, au détour d’une phrase, il prend un point de vue omniscient (je cite : « Dehors brillaient les étoiles ! Pas la faible lueur des trois mille six cents étoiles visibles à l’œil nu de la Terre »). Pendant quarante pages, il nous a immergé dans une société qui ne sait même pas qu’il existe d’autres étoiles, et, comme ça, au détour d’une phrase, il donne son point de vue d’auteur Terrien… J’ai relu la phrase quatre fois pour y croire…

Je vais vous épargner un commentaire sur chacune des vingt nouvelles du recueil. Mais la première est l’une des meilleures, c’est dire ! Certaines que l’on trouve vers la fin, très courtes (je pense par exemple à Introduisez la tête A dans le logement B) sont absolument sans intérêt : ni dans l’histoire, ni dans l’écriture, ni dans son traitement. Rien. Du néant absolu.

Je crois que le pire, c’est quand Asimov se pique d’humour (Mon fils, le physicien ; et pire encore Le sorcier à la page). Ce n’est ni drôle, ni intéressant. Limite embarrassant. Comme une mauvaise blague de Tonton Jeannot lors du repas de Noël.

Je sauve une nouvelle du lot, et pour le coup, elle m’a fait sourire : L’amour, vous connaissez. Une histoire d’extra-terrestres qui essaient de comprendre comment des humains se reproduisent, sans comprendre notre langage. Pour cela, ils mettent en contact un homme et une femme, enlevés au hasard dans une station de métro. L’opposition entre le dialogue des deux humains, pas du tout attirés l’un vers l’autre, et ce que croient y voir les extra-terrestres qui observent, est vraiment drôle.

Avec un bilan d’une nouvelle lisible (pas indispensable non plus) sur vingt, on peut dire que je n’ai pas été emballé par cette lecture. Mais il y a pire… Ce sont les textes d’introduction des nouvelles par l’auteur lui-même. Je suis en général très friand de ces textes, qui permettent de mieux comprendre un auteur et sa façon de travailler. Le problème, c’est que Asimov était quand même très, très imbu de sa petite personne. Il n’avait aucun recul sur son œuvre, et ses introductions sont insupportables de prétention, voire de pédanterie. Je pense par exemple au texte d’introduction de Les yeux ne servent qu’à voir. Asimov nous explique que ce texte a été refusé par Playboy, ce qui l’a manifestement irrité. Il se vante que son texte a été accepté par une autre revue, F&SF. Après lecture de cette nouvelle insignifiante, on est bien obligé de reconnaître la grande lucidité de l’éditeur de Playboy… Et ce n’est qu’un exemple.

Si je n’avais pas relu Fondation il y a peu (moins de trois ans), la lecture de ce recueil aurait contribué à me faire douter de la qualité de l’auteur. Lire ces textes courts lors de leur parution avait peut-être un intérêt (quoique, j’ai un doute, quand même : j’ai fini il y a pas longtemps l’Intégrale des nouvelles de Philip K. Dick, ainsi que celle de Silverberg, tout deux à peu près contemporains d’Asimov : c’est incomparablement meilleur). Mais, en tout cas, les lire aujourd’hui n’a pour moi aucun intérêt. Si vous voulez lire de bonnes nouvelles de SF, lisez Greg Egan, Silverberg, Jeffrey Ford…

Rendons hommage à Asimov pour ces talents de visionnaire dans le Cycle des Robots et pour le cycle de Fondation à la fois épique et captivant. Mais je pense que le plus grand hommage qu’on puisse lui faire, c’est oublier définitivement qu’il a écrit ce recueil de nouvelles.

Recueil de nouvelles traduit de l’Anglais (États-Unis) par Simone Hilling
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Imaginons. Pacal Canfin / De l’intérieur. Cécile Duflot

Les deux ministres écolos des gouvernements Ayraut publient simultanément un livre. Cécile Duflot raconte pas le menu ses deux années au gouvernement, et fait l’analyse politique de son départ du gouvernement. Pascal Canfin a choisi un autre angle. Par le biais d’échanges avec six français de divers horizons, il esquisse les pistes d’une autre politique.

Commençons par ce dernier.

Une ouvrière, un patron de PME, une infirmière, un financier, un cadre de pôle-emploi, un responsable associatif. Pascal Canfin écoute, pose des questions, et argumente à l’aune de ses propres  expériences pour nous expliquer sa vision des choses. Ce n’est pas lui qui mène les échanges mais une journaliste. La forme est originale. C’est assez plaisant à lire, parfois très pointu (certains échanges avec le financier me sont passés largement au dessus de la tête). Le livre illustre parfaitement le décalage entre le monde politique et « la vie réelle ». Canfin a un parcours très atypique pour un homme politique français, et on se prend à rêver qu’il y en ait plus comme lui, et dans tous les partis. Il sait ce qu’est une PME, il connait bien la finance, et comprend aussi le monde associatif. Autrement dit, il est capable de se faire une idée par lui-même sur des sujets complexes, devant lesquels la plupart des responsables politiques abdiquent face à une structure technocratique qui, c’est un fait, recycle à l’infini les mêmes solutions. Même s’il met en avant les acquis de son action au parlement Européen, puis au gouvernement, le constat est assez peu optimiste. Parce qu’au final, ces acquis sont bien maigres, et je ne dis pas ça pour lui faire injure, il l’explique lui-même.

Par exemple, un extrait sur les négociations à propos de la régulation du Système financier:

Parce que, au Conseil européen, vous vous trouviez face à une seule ambition: tuer le texte de la Commission pour défendre qui la Deutsche Bank, qui Barclays, qui la BNP, qui UniCredit, etc. Résultat, vous n’aviez que des accords moins-disants, après d’âpres négociations où la France passait beaucoup de temps àdemander que l’ont supprime telle phrase qui ennuyait la BNP ou telle autre dommageable à la Société Générale. En échange de quoi la France soutenait la demande allemande de supprimer telle phrase qui chagrinait la Deutsche Bank.  Sans parler, bien sûr, des Britanniques, qui voulaient souvent qu’on supprime tout le texte ! À la fin, vous n’aviez plus aucune des deux phrases. Pourquoi ? Parce que, objectivement, que ce soit à droite ou à gauche, au PS ou à l’UMP, ou au sein du SPD ou de la CDU,  en Allemagne, au delà du grand discours genre « La finance est mon ennemie », très peu de responsables politiques se sont vraiment coltinés la réalité du système. Je le dis sincèrement, je trouve ça affligeant.

Et nous avec ! Au travers de ses entretiens, Pascal Canfin aborde en détail le système de santé, la régulation financière (un entretien très musclé avec le financier !), le partage et l’organisation du travail. Tout ça au travers du prisme écolo, c’est à dire avec le souci de l’équilibre de la planète et de la nécessaire transition énergétique. Les interlocuteurs ne sont pas des amis de Canfin, ni ne sont acquis à sa cause.

Concernant la transition énergétique, un autre extrait, révélateur d’un état d’esprit dominant :

Peu avant son départ de la tête de la BCE, j’ai rencontré Jean-Claude Trichet en tout petit comité avec Philippe Lamberts, nouveau coprésident du groupe des Verts au parlement européen. Jean-Claude Trichet est alors l’incarnation de cette fameuse « crédibilité ». (…) Nous lui demandons en fin d’entretien comment il envisage, en tant que patron de la BCE, de contribuer à la lutte contre le dérèglement climatique (…) Nous voyons tout de suite à son regard qu’il n’a pas passé une seule seconde – visiblement de toute sa carrière – à se poser cette question. Et sa réponse est alors que la recherche sur le nucléaire de 4e génération règlera tous les problèmes et qu’il a foi dans le progrès.

On se prend à rêver, au fil de la lecture, qu’en plus de se préoccuper des grands équilibres et d’attendre que la croissance revienne (par magie, probablement), on ait un jour un gouvernement qui ait envie de faire des choses, des choses concrètes, qui changent durablement le cours des événements. Canfin n’est jamais dans le « faut qu’on, y’a qu’à », il ne prétend pas avoir une solution à tout non plus. Il pense, et c’est déjà beaucoup.


Du côté de Cécile Duflot, le but n’est pas le même. Il s’agit avant tout de tirer un bilan de deux années d’expérience (douloureuse) au gouvernement, et d’expliquer pourquoi les écolos ont décidé de ne pas participer au gouvernement de Manuel Valls (vous savez le Monsieur 5,6% de la primaire socialiste). Si l’on se contente de lire les réactions qu’à suscité le livre dans la presse, on peut avoir l’impression que c’est un livre d’insulte. « Peu élégant », « Triste », cite Le Monde… Quant à Valls et à ses amis, ils pensent qu’ « Il faut taper et ne pas hésiter à lui rentrer dedans ! », comme on peut le lire dans le même article du Monde (publié le 21/8/2014).

Il est à peu près certain que ces commentateurs n’ont pas lu le livre en question.

Avec une grande lucidité, une vraie exigence avec elle-même, sans concession (y compris sur son propre bilan), Cécile Duflot pose l’équation qui a déterminé son entrée au gouvernement en 2012, et explique pourquoi elle en est sorti.

Duflot exprime avec simplicité ce que ressentent, j’en suis persuadé, la majorité des électeurs de Hollande qui se sentaient à gauche, en mai 2012. Pas à l’extrême gauche. C’est même encore plus simple, elle exprime son incompréhension face à l’écart abyssal entre les promesses de campagne du candidat (qui n’étaient pas non plus révolutionnaires) et les actes du président.

Cécile Duflot, comme bien des électeurs de Hollande, s’est senti flouée lorsque, de jour en jour, elle a compris que le quinquennat était pris en main par des gens qui n’avaient que faire des promesses de campagne, persuadés de détenir la vérité absolue. Les entretiens qu’elle relate avec Jérome Cahuzac, encore ministre du budget, sont éloquents. Et puis, il y a Manuel Valls. Extrait…

Je ne connais pas assez Manuel Valls et Nicolas Sarkozy pour savoir s’ils se ressemblent. Mais je sais que celui qui fut le ministre de l’intérieur François Hollande utilise des recettes similaires. il déploie les mêmes techniques : saturation de l’espace médiatique, transgression. La figure est facile : le mec de gauche qui tient des discours de droite, c’est un peu l’écolo qui défend le nucléaire.
C’est ce que j’appelle la triangulation des Bermudes. À force de reprendre les arguments et les mots de la droite, de trouver moderne de briser les tabous, et donc de défendre la fin des trente-cinq heures, de dénoncer les impôts, de s’en prendre aux Roms, de prôner la déchéance de la nationalité pour certains condamnés, de taper sur les grévistes, quelle est la différence avec la droite ? Une carte d’adhésion dans un parti différent ? Le fait de proclamer toutes les trois phrases « Je suis de gauche » ? Formellement, actuellement, quels sujets les opposent ?
À force de trianguler, ils ont fait disparaître la gauche.

Elle consacre tout un chapitre à Martine Aubry, qu’elle nomme « L’absente… », qui s’ouvre par les mots « Sans elle, le quinquennat est bancal ». Une analyse intéressante, qu’on ne lit pas beaucoup ailleurs (et que je partage complètement).

Bien sûr, le livre est cruel pour les deux têtes de l’exécutif, mais ce n’est pas un brulot. C’est une analyse de la situation, on peut bien sûr ne pas la partager, mais elle est basée sur des faits, qui eux sont intangibles.

Ironie de l’histoire, lors de la parution du livre, il y a une semaine, les commentateurs le jugeaient comme le summum de la transgression, le franchissement de ce qui est permis dans le monde politique, où au fond, on ne doit jamais exprimer la réalité. En quelques jours, l’épisode « Montebourg-Hamon-Démission-du-gouvernement » a complètement changé la perspective. L’analyse de Duflot, en réalité, est à peu près partagée par la majorité de la majorité parlementaire qui soutenait Hollande en 2012. Pour le dire autrement, Hollande et Valls n’ont aujourd’hui plus de majorité. Deux ans et demi avant la prochaine présidentielle, ça va être un long chemin de croix, si le quinquennat va à son terme, ce qui semble aujourd’hui toit sauf une certitude.

Imaginons. Pascal Canfin. Editions Les Petits Matins
De l’intérieur. Cécile Duflot. Fayard

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Les derniers jours du paradis. Robert Charles Wilson

Actualité chargée pour Robert Charles Wilson en France en cette rentrée. Un recueil de nouvelles aux éditions du Bélial, et quelques jours avant, son nouveau roman, chez Denoël Lunes d’Encre : Les derniers jours du paradis.

Ce nouveau roman se passe dans une année 2014 uchronique, qui s’apprête à fêter cent ans de paix mondiale. Durant le XIX°siècle, une couche « radioprotectrice » a été découverte au dessus de l’atmosphère terrestre. Elle permet de faciliter les communications radios. Mais il s’avère que cet élément est un organisme vivant qui ne se contente pas de propager les ondes radios : il les modifie subtilement pour maintenir la paix mondiale : messages codés transmis décodés, déclaration de guerre qui se perd, émission télé et radio apaisantes… Une société scientifique secrète a découvert la vérité, mais a beaucoup de mal à travailler, entravée par la couche radioprotectrice elle-même, qu’elle nomme hypercolonie. En 2007, de nombreux membres de cette société ont trouvé mystérieusement la mort. Les survivants se sont fait discrets, et leur famille apprend dès le plus jeune âge à être prêt à fuir, si une nouvelle alerte se déclenchait.

Cassie vit chez sa tante avec son petit frère Thomas, depuis la mort de leurs parents en 2007. Une nuit, elle est alertée par un meurtre qui se déroule dans la rue. La victime n’est pas humaine, c’est un simulacre de l’hypercolonie. Une apparence humaine, mais en réalité un appendice de l’hypercolonie, reconnaissable à la substance verte qui s’écoule de son cadavre. En l’absence de leur tante, Cassie fuit avec son frère. Elle sait qu’en cas d’alerte, elle doit fuir chez le membre de la société secrète qui habite le plus près, Leo Beck…

Le dernier roman de Robert Charle Wilson a un goût très prononcé de Spin, son plus grand succès à ce jour. Comme dans Spin, une entité extra-terrestre mystérieuse influence la vie sur Terre. Et certains personnages ont un profil similaire à ceux de Spin. Ça ne m’a pas dérangé, ça donne au contraire un sentiment d’être en territoire connu, et pas des plus mauvais, Spin étant quand même un excellent roman.

Mais plus on avance dans la lecture, et plus les deux romans se différencient. Et je trouve le dénouement des Derniers jours du paradis particulièrement réussi.

Roman typiquement Wilsonien, plus que ne l’était Julian, son roman précédent, celui-ci devrait ravir ses fans. C’est de la bonne SF dépaysante, tout en étant ancrée dans un quotidien pas très éloigné du nôtre. Une grosse dose de « sense of wonder », des personnages attachants au destin tragique, une narration à 100 à l’heure : pour ma part, je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir terminé

Tout comme Spin avait trouvé un public bien plus large que le cercle restreint des fans de SF, je suis convaincu que Les derniers jours du paradis peut ravir tout amateur de bonne littérature, tout simplement !

Roman traduit de l’Anglais (Canada) par Gilles Goullet
À paraître chez Denoël Lunes d’Encre (Septembre 2014)

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