Pour en finir avec Eddy Belegueule. Édouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis, est le phénomène littéraire de ces derniers mois, et honte à moi, je n’en avais absolument pas entendu parler, malgré les plus de 100 000 exemplaires vendus et toutes les polémiques plus ou moins débiles qu’il a suscité. À croire que j’ai trouvé mieux à faire qu’à me plonger dans le microcosme Germanopratin ces six derniers mois. Dingue ! La rumeur a fini par atteindre ma citadelle, et j’ai lu en quelques heures ce court roman.

Édouard Louis est un pseudo. Enfin, pas vraiment. Il se trouve que l’auteur est né sous le patronyme d’Eddy Bellegueule. Et qu’il a récemment fait changer officiellement son nom pour adopter à l’État civil le pseudo qu’il a utilisé pour publier ce roman. On peut donc voir ce roman comme un moyen, pour l’auteur, d’en finir avec le poids de son enfance et de son adolescence.

Eddy Bellegueule (le personnage du roman) est né dans un village de la Somme, dans une famille de cinq enfants. Dès son plus jeune âge, il se sent différent.

Quand j’ai commencé à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air.
Mes parents appelaient ça des « airs », ils me disaient « Arrête avec tes airs ».

Eddy va vivre un enfer durant sa scolarité (primaire et collège), en proie à la violence de certains de ses camarades. Et ce n’est pas dans son milieu familial, dominé par la violence et l’alcool, que le petit Eddy va trouver un quelconque réconfort. L’auteur décrit un milieu d’une pauvreté extrême, cadenassé par un horizon des possibles très étroit. C’est écrit avec une certaine froideur, une lucidité tranchante, qui ne permet à aucun moment au lecteur de se retrancher derrière quelque paravent que ce soit. C’est un regard clinique, sans empathie, qui est porté sur la vie de cette famille (y compris sur le narrateur, qui ne s’épargne pas).

D’un point de vue du style, Édouard Louis utilise un double niveau d’écriture, qu’il entremêle en permanence, le regard du narrateur (avec un niveau de langage plus élevé) et les anecdotes racontées par les autres protagonistes eux-mêmes (avec un langage beaucoup plus pauvre et une syntaxe approximative). L’entremêlement n’est pas toujours heureux (certaines phrases n’en finissent plus), mais globalement, c’est parfaitement maîtrisé.

Précisions à ce stade qu’Édouard Louis a 21 ans. Que c’est son premier roman. (Après un essai Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, paru il y a un an). Et qu’après une enfance dans un milieu proche de celui qu’il décrit dans ce roman, il a intégré Normale Sup, un parcours pas tout à fait banal (il suffit d’aller écouter proclamer les résultats du concours d’entrée à Normale Sup, début Juillet dans la cour de la prestigieuse école de la rue d’Ulm, pour comprendre le concept de « Reproduction des élites »). Lorsque je lis certaines critiques haineuses sur des blogs ou dans les pages littéraires de certains magazines, je me demande s’il n’y a pas un peu de jalousie devant tant de talent pour un si jeune homme. Parce que ce roman, par sa maîtrise, son style, la force de son écriture, et la lucidité de son regard est sans conteste brillant.

Au fond, et c’est quand même l’ironie de l’histoire, cette violence est exactement la même que celle que subit le personnage du roman. La différence et le décalage dérangent.

J’ai cité l’essai de l’auteur sur Bourdieu, parce que je trouve que le roman transpire de la pensée Bourdieusienne. Et je peux comprendre ce que certains trouvent choquant. Édouard Louis nous montre sans aucun filtre une sorte de laboratoire des mécanismes de reproduction de l’ordre social. Un peu comme le faisait l’émission de télé « Strip Tease ». Et cette réalité est insupportable parce qu’elle ne se règle pas à coup de discours, de bonnes œuvres, de charité, ou de compassion. Du coup, le soupçon de mépris, voire de « racisme social » n’est jamais loin. Comme si ne pas décrire la réalité pouvait, par une sorte de pensée magique, la faire disparaître.

(Pour être honnête, il faut dire que le livre a quand même eu un excellent accueil de la part de l’intelligentsia – Inrocks, Libé, Télérama – ce qui a peut-être encore accentué la virulence de certaines critiques).

On a atteint le pire avec l’article immonde d’un journaliste du Nouvel Obs qui est allé enquêté dans la famille de l’auteur pour voir si ça s’était bien passé comme ça. Alors qu’il est écrit « Roman » sous le titre. Et, quelle surprise, les proches d’Edouard Louis sont choqués ! Vu comme les personnages du roman prennent cher, c’est le contraire qui aurait été étonnant. La démarche d’Édouard Louis est une démarche littéraire. Que ses proches soient émus, c’est bien naturel, qu’un journaliste s’en fasse l’écho (pire, fasse une enquête pour aller chercher l’info), c’est juste hallucinant.

La vision romantique du prolétariat (du genre « On n’avait pas grand chose, mais tant d’amour ») sert avant tout ceux qui ont bien l’intention que chacun reste à sa place (et leurs alliés objectifs ou inconscients). Édouard Louis nous montre une autre facette de la réalité de cette France urbanisée à la va-vite, puis désindustrialisée : la violence l’homophobie et le racisme ordinaires, et la télé pour seul horizon culturel.

Reste alors pour les chanceux la fuite (même s’il sera pour ceux là difficile de ne pas être rejeté aussi par leur nouveau milieu, dans lequel il seront aussi en décalage).

Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire « Qu’est ce qui fait la débile là ? »
Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais (…) Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année.

Paru aux Éditions du Seuil

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Deux étrangers. Émilie Frêche

Après sept ans de silence, le père d’Élise se manifeste au téléphone. Il veut la voir, il est à Marrakech. Elle demande au père de ses enfants, d’avec qui elle s’est récemment séparée, de venir les garder, et part sur la route avec sa vieille R5 de 1972. Le voyage chaotique entre Paris et le Maroc est l’occasion pour elle de se souvenir et d’essayer de comprendre ce qui fait d’elle et son père deux étrangers.

Je ne vois pas ce qui m’aurait permis de rencontrer ce livre si on ne me l’avait offert. Ça aurait été bien dommage. Émilie Frêche brosse avec lucidité, et une certaine férocité aussi, le portrait de la famille de sa protagoniste, une famille largement dysfonctionnelle. Au travers de ses souvenirs, on découvre les rapports entre ses parents, son frère et surtout, la figure omniprésente de ce père autoritaire qui fait subir à son entourage les pires vexations. En toile de fond, la fin de l’Algérie coloniale, le déracinement, la fin des années 60 et les années 70.

L’écriture d’Émilie Frêche est efficace et acérée. La construction du récit tient le lecteur en attente, les révélations sont distillées au fil des pages, mais sans suspense artificiel ni sensationnalisme. De fait, j’ai eu du mal à le lâcher avant de l’avoir terminé.

Extrait
Souvent, j’essaie d’imaginer mon père sur le ponton de l’énorme paquebot qui le conduisit en France, quelques jours après cette scène à Chréa, mais c’est toujours le visage de Tom que je vois. Tom qui aujourd’hui a presque l’âge de mon père en 1957, mais dont je continue de nouer les lacets, à qui je raconte chaque soir une histoire et qui vient la nuit dans notre lit quand il a fait un cauchemar. C’est ce petit garçon-là que je vois embarquer avec sa nounou pour aller vivre dans un pays étranger, alors que son père vient de mourir et que sa mère doit rester sur place pour régler les dernières affaires.

Un excellent roman qui me donne envie de lire d’autres livres de cette auteure.

Paru chez Actes Sud

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Anti-glace. Stephen Baxter

En 1998, la carrière française de Stephen Baxter a débuté avec Les Vaisseaux du Temps, un hommage à H.G. Wells puisqu’il s’agissait d’une suite du roman La machine à explorer le temps. Mais ce n’était pas en réalité la première tentative de Baxter dans le domaine de l’hommage, puisqu’en 1993, avait paru Anti-Ice, jamais traduit en Français jusqu’à ce jour. Un manque que vient de réparer Le Bélial, qui après avoir traduit le cycle des Xeelees, poursuit le travail archéologique sur l’œuvre de Baxter (une œuvre malheureusement quasi abandonné par les gros éditeurs français : ses deux derniers cycles – Northland et Proxima ne sont toujours pas traduits).

Anti-Glace est donc une œuvre de jeunesse de Baxter, un hommage à deux romans cultes de la science-fiction datant du tout début du genre : De la Terre à La Lune de Jules Verne, et Les premiers hommes dans la Lune, d’H.G. Wells.

Autant que je m’en souvienne, Les Vaisseaux du Temps était un roman très réussi. Anti-Glace, écrit cinq ans auparavant, est plus maladroit. Plutôt qu’un hommage, je parlerais de pastiche. C’est écrit à la manière de Jules Verne, mais l’intrigue est un peu faiblarde, et il y a de gros problèmes de rythme. Et il est difficile de s’attacher aux personnages tellement ils sont caricaturaux.

Toute l’intrigue est basée sur la découverte d’une substance mystérieuse, l’anti-glace, qui délivre une puissance fabuleuse. Cette découverte, aux mains exclusives des Anglais va changer le cours de l’histoire, et, par un concours de circonstance (qui démarre par un attentat), permettre à quatre hommes de réaliser un premier voyage vers la Lune, cent ans avant Amstrong.

Mais, autant les romans de Jules Verne ont le charme d’avoir été écrit bien avant que la science ne soit suffisamment avancée pour infirmer (ou non) ses hypothèses, autant là, on est parfois irrité par l’exercice tordu consistant à écrire à la fin du XX° siècle un roman d’ « anticipation » qui se déroule un siècle avant, en faisant mine d’avoir les connaissances scientifiques de l’époque…

Bref, pour être franc, ça ne m’a pas convaincu, non pas à cause de ces incohérences, mais surtout par le manque de souffle de l’ensemble. Baxter a écrit par la suite des romans denses qui tiennent le lecteur en haleine, et est devenu un maître du fameux « Sense of Wonder » qui m’ont toujours enthousiasmé. Avec Anti-glace, on en est encore bien loin. C’est sympathique, ça se lit sans déplaisir, ça a le bon goût d’être assez court, mais, je l’écris avec peine, c’est largement évitable.

Roman traduit de l’Anglais par Pierre-Paul Durastanti
Paru aux Éditions Le Bélial

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Dernières nouvelles de Majipoor. Robert Silverberg

Je me suis réjoui lorsqu’ActuSf a annoncé la parution d’un recueil de nouvelles de Robert Silverberg prenant place dans l’univers de sa mythique série Majipoor, et l’ai acheté dès sa sortie.

Majipoor, c’est une planète gigantesque, colonisée par l’humanité, qui a été le théâtre de sept romans ou recueil de l’écrivain.

Ce recueil est composé de sept nouvelles, dont quatre inédites en Français. Ma déception a été à la mesure de mon enthousiasme…

Sur les sept nouvelles, deux sont honorables, la première (publiée simultanément dans le dernier numéro de Fiction) et la dernière (déjà publiée il y a quelques années dans une anthologie que j’avais lu)… Autrement dit, étant abonné à Fiction, si je n’avais pas acheté ce recueil, je n’aurais rien manqué. Sur les cinq autres nouvelles, on navigue entre inintérêt et indigence. La palme de l’intérêt zéro revient à « L’apprenti en sorcellerie », un texte vide, qui ne raconte rien et qui finit en queue de poisson. En ce qui concerne la nullité, c’est « Heures sombres au marché de Minuit » qui remporte la palme. Une histoire ridicule, avec une fin téléphonée, qui se veut humoristique. D’ailleurs, le problème de la chute est récurrent, puisque deux autres nouvelles insignifiantes («La tombe du Pontife Dvorn » et « De la manière de tisser des sorts à Sippulgar ») n’ont quasiment pas de fin…

Tout ça ressemble à des fonds de tiroir qui n’auraient jamais dû sortir dudit tiroir…

Reste donc les deux nouvelles correctes : « Le bout du chemin », qui se déroule à la veille d’un très long conflit entre les humains et les « Changeformes » (les autochtones de Majippor) ; et surtout « Le Septième Sanctuaire », dans laquelle on retrouve Valentin (le personnage principal de la première trilogie du cycle), aux prises avec une énigme dont la résolution est essentielle pour la paix fragile qu’il a réussi à instaurer.

C’était une bonne idée de réunir les textes de Silverberg relatifs au cycle de Majipoor, encore eut-il fallu que ces textes soient à la hauteur à la fois du cycle en lui-même, mais aussi des qualités de nouvellistes de l’auteur, qui sont pourtant immenses. Ce recueil est donc une double imposture :  pour les fans de Majipoor et pour les fans de Silverberg.

Nouvelles traduites de l’Américain par Eric Holstein, Jean-Pierre Pugi et Florence Dolisi
Paru chez ActuSF

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Notre île sombre. Christopher Priest

Notre île sombre vient de paraître, et pourtant, ce n’est pas un nouveau roman de Christopher Priest, mais un roman de jeunesse, écrit il y a plus de 40 ans, et que l’auteur a voulu remettre au goût du jour. Enfin non, pas vraiment, puisque l’histoire n’est en rien modernisée. Christopher Priest, comme il l’explique lui-même en avant-propos a voulu gommer certaines maladresses et donner plus de densité aux personnages. Cette démarche n’est pas si fréquente, mais Priest est un habitué de la chose ; il y a peu, il a revu et corrigé son excellent roman Le Glamour, vingt ans après l’avoir écrit.

Notre île sombre est un roman de politique-fiction. Priest imagine une guerre sanglante en Afrique qui provoque une immigration massive des habitants de ce continent, et par un effet domino déstabilisateur, fait sombrer l’Angleterre dans le chaos. L’histoire est racontée au travers de celle d’une famille, composée d’Allan, le narrateur, sa femme et sa fille.

Le roman est d’une lecture très agréable, malgré une structure faite de trois fils narratifs imbriqués (le début de l’âge adulte d’Allan,  le début de la crise, et le présent) un peu déstabilisante au début du roman. L’ambiance de guerre civile qui dénoue peu à peu le lien social est parfaitement bien décrit.

C’est bien écrit, c’est « bien torché » comme on dit, ça se lit d’une traite. Et pourtant, j’avoue que j’ai du mal à comprendre la nécessité qu’a eu Christopher Priest de reprendre ce roman, assez mineur selon moi. On ne comprend pas pourquoi les Africains viennent en masse immigrer en Angleterre, qui n’est pas l’endroit le plus pratique ! Le roman aurait gagné en force s’il avait décrit une déstabilisation de toute l’Europe. Même si l’auteur avait ensuite la liberté de regarder spécifiquement le cas anglais. Mais enfin là, on a l’impression que seule le Royaume-Uni est impacté, sans aucune raison particulière.

Pour tout dire, je ne comprends pas bien l’intérêt de réécrire un roman qui décrit un futur proche qui n’est pas arrivé… Puisque ce futur proche de 1971, c’est déjà notre passé (vous me suivez ?). Or le Christopher Priest de 1971 n’a pas brillé par un caractère visionnaire exceptionnel dans ce roman. Certes, il y a eu dans notre passé récent des pressions migratoires, et il risque d’y en avoir d’autres dans un futur pas si lointain si les bouleversements climatiques s’amplifient. Mais le contexte mondial de notre monde d’aujourd’hui est bien différent de celui d’il y a quarante ans. Nos « amis » Neo-libéralisme et Mondialisation sont passés par là…

Alors voilà… Un roman de Chritopher Priest, c’est toujours bon à prendre, et ça reste bien au-dessus de la moyenne de ce qui est publié chaque année ! Mais on est à mille lieux de ses chef-d’œuvre comme la Séparation ou l’Archipel du rêve…

Roman traduit de l’Anglais par Michelle Charrier
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Après les élections européennes…

Embourbés dans l’ouragan médiatique qui fait que chaque jour, une affaire chasse l’autre, nous avons perdu l’habitude de nous arrêter pour réfléchir cinq minutes aux événements. Bien évidemment, il serait tentant de se jeter sur la croustillante affaire UMP/Bygmalion/Copé/Sarkozy. Mais il me paraît important, quand même, de revenir à ce qui s’est passé il y a à peine 48 heures (une éternité en temps BFM-TV) : les résultats des élections européennes.

Rien de plus énervant que les étonnements, « séismes » et autres « coups de tonnerre ». D’une part, les mêmes journaux qui font leurs manchettes sur la surprise nous annonçaient ces résultats depuis des semaines. D’autre part, sont-ils si difficiles à comprendre si on prend trois pas de recul et qu’on examine dans son intégralité la séquence qui va de la primaire socialiste à aujourd’hui (on pourrait même faire remonter la séquence à 1983, j’y reviendrai) ?

Alors, allons-y : en 2011, le Parti socialiste organise des Primaires pour désigner son candidat à la présidentielle et les frasques de Dominique Strauss-Kahn rendent le jeu plus ouvert que prévu. À l’issu de ces Primaires, un résultat assez clair (et aussi, il faut le dire l’attitude clean de la candidate malheureuse, Martine Aubry) crée un début de dynamique pour le candidat désigné : François Hollande. Sa victoire en 2012 est le fruit de la combinaison de cette dynamique et d’un rejet massif du candidat-président sortant.

Les sympathisants de gauche ont tranché sur une ligne qui n’était pas un social-libéralisme pur jus (incarné par Manuel Valls qui a recueilli 7 % des voix lors des primaires). Les Français ont aussi rejeté, même si c’est à une courte majorité, la politique libérale de Sarkozy. Hollande, durant sa campagne, a clairement pris position contre la « politique de l’offre » chère aux ultralibéraux. Il a désigné son ennemi : la finance. Il a dit que la jeunesse serait l’une de ses priorités les plus fortes.

Et puis il a été élu. Et deux mois après, il demande à Louis Gallois, qui clame depuis des années que la bonne politique, c’est la politique de l’offre, faite de baisses de charge et de la réduction de la dette publique, de lui remettre un rapport sur la compétitivité de l’économie française. Et quelle surprise ! Le rapport Gallois prône des baisses de charge et aboutit au fameux pacte de compétitivité, avec au passage, une augmentation de la TVA pour financer les baisses de charge, alors que Hollande avait dit tout le mal qu’il pensait de la TVA sociale de Sarkozy, abolie avant même sa mise en œuvre dès son arrivée à l’Élysée.

« Mon ennemi, c’est la finance » ? Oublié ! La loi de séparation des activités bancaires est une vaste blague, une loi faite sur mesure pour les banques, dans le but que surtout, rien ne change.

La Justice fiscale ? Oubliée. Plutôt que de réformer en profondeur le système, qui fait qu’aujourd’hui, les classes moyennes inférieures sont fortement taxées quand les classes vraiment supérieures sont épargnées, on a accumulé une série de nouvelles taxes et impôts qui ont certes fait rentrer des deniers dans les caisses, mais de façon totalement illisible.

La réforme des institutions ? Diluée, reportée ou oubliée. Le non-cumul des mandats se sera peut-être pour 2017, enfin, peut-être…

Arrive alors les Municipales, qui balaye le PS et le dégage de villes qu’il dirigeait parfois depuis plus de 100 ans. Quelle est alors l’analyse de Hollande ? Il faut accélérer ! Tel un converti qui doit donner jour après jour plus de gages à la nouvelle religion qu’il a embrassée, il nomme Manuel Valls comme Premier ministre, celui-là même qui recueillait 7 % des voix des Primaires socialistes. Et Valls est bien nommé pour incarner la politique qu’il prônait en 2011 : baisse des dépenses publiques, baisse des charges et des impôts. Et je ne parle même pas des positions abracadabrantes du même Valls sur la politique d’immigration ou la situation des Roms.

Alors voilà. Je n’excuse personne de se laisser aller à voter pour un parti nauséabond (pardon, que j’estime nauséabond), c’est-à-dire le Front National. On aurait pu rêver que les gens, dégoûtés de voir que, quel que soit leur vote c’est toujours la même politique qui est menée, votent pour le Front de Gauche ou les Verts. Il n’empêche que ce vote Front National (ajouté à l’abstention de 60%, ne l’oublions pas) est né dans les renoncements de Hollande.

On est dans un système à bout de souffle. Il n’est pas normal que la politique soit un jeu confisqué par deux partis dits de gouvernement qui pensent exactement la même chose sur quasiment tout, mais qui s’amusent à dire le contraire à chaque grand rendez-vous pour alternativement croquer une part du joli gâteau. Dernier exemple en date : le couple Hollande-Valls annonce un plan d’économie de 50 milliards, l’UMP annonce qu’il faudrait en faire 132… Sachant que déjà, 50 milliards, personne ne l’a jamais fait ! Faut être sérieux, les amis, faut être sérieux.

Aujourd’hui, entre 40 et 60 % du PS, les centristes et au moins la moitié de l’UMP pensent exactement la même chose. C’est à dire, en gros que la politique de Hollande est la bonne. Et bien qu’ils actent cette convergence. Et que, à gauche, l’autre moitié du PS, les Verts et le Front de gauche réfléchissent à un projet alternatif. Pas un projet d’invectives et de « faukonyaka ». Un projet argumenté sur le fond. De l’autre côté de l’échiquier, libre aux tenants de la droite forte et du Front National de présenter un autre projet. Et après ? Et bien puisque ces messieurs (et quelques dames, mais surtout des messieurs, malheureusement) ont le mot démocratie plein la bouche, qu’ils soumettent ces projets aux suffrages. Un suffrage législatif, à la proportionnelle. Et si aucune majorité ne se dégage, que l’on montre enfin une certaine maturité politique, en créant des coalitions basées sur des contrats de gouvernement, et non pas sur un partage des postes. Alors bien sûr, tout ça nécessite une réforme constitutionnelle de fond. Pourquoi ne pas décider aujourd’hui, sans plus attendre, de faire élire une assemblée constituante pour changer de loi fondamentale ?

Je disais au début qu’en fait, la séquence à analyser pour expliquer le score du Front National remonte à 1983. En effet, c’est en 1983 que Mitterrand et Mauroy ont tourné le dos à leur politique de gauche. Peut-être était-elle mauvaise. Le drame, c’est qu’ils n’ont pas inventé autre chose, ils se sont contentés de rallier les dogmes néo-libéraux du moment, et ont accéléré la construction de l’Europe sur ces même bases néo-libérales. Comme par hasard, l’émergence du Front National date de la première élection qui a suivi… Juin 1984. Des Européennes. Déjà !

(On pourrait aussi parler du référendum de 2005, du silence assourdissant de Hollande sur le traité transatlantique, j’en oublie sûrement…)

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Seul dans Berlin. Hans Fallada

Seul dans Berlin est un roman de Hans Fallada, écrivain allemand, écrit en 1946. Il vient de sortir en France dans une nouvelle traduction, basée sur le texte intégral du roman, qui n’a été découvert que récemment. Pendant 50 ans, le texte publié était une version expurgée par le régime est-allemand qui avait estimé qu’il n’était pas possible de dépeindre des résistants intérieurs ambigus, et avait donc gommé certains engagements des protagonistes.

Seul dans Berlin se déroule dans Berlin pendant la seconde guerre mondiale, en pleine folie nazie. Et, au milieu de cette folie, Fallada décrit la résistance folle, désespérée, quasi-anecdotique dans ces effets, mais archi-émouvante de quelques Berlinois. On suit principalement le couple Quangel, dont la vie bascule quand ils apprennent la mort au front de leur fils unique. Lui, le taiseux, contremaître dans une usine de menuiserie, et elle l’épouse soumise, vont se lancer dans le projet fou d’écrire de la propagande anti-nazie sur des cartes postales et de les disséminer dans la ville, en espérant réveiller les consciences.

Nous avons l’habitude de voir (que ce soit dans la littérature ou le cinéma) la folie nazie à l’extérieur de l’Allemagne, beaucoup moins au sein même de la dictature, dans son quotidien. En ça, Seul dans Berlin est absolument glaçant. La bassesse de la nature humaine au quotidien est décrite avec précision et réalisme. Elle n’arrive pas à être contrebalancée par le courage de quelques uns. D’autant que le côté dérisoire de leur résistance (dans ses effets) renforce le sentiment de pessimisme qui habite le roman. Certes, une fin un peu plus optimiste laisse l’espoir que la flamme de l’humanité ne s’éteint jamais tout à fait. Mais elle apparait bien fragile.

La nouvelle parution de ce roman est une occasion à ne pas laisser passer de connaître ce roman absolument indispensable. En général, et encore plus en des circonstances particulières… À méditer.

Roman traduit de l’Allemand par Laurence Courtois
Paru chez Denoël et d’Ailleurs

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Morwenna. Jo Walton

Morwenna de Jo Walton a reçu le prix Hugo, le prix Nebula, et le British Fantasy Award. N’en jetez plus. Même si on peut espérer que ces prix sont un peu plus objectifs que les prix littéraires français (quoique la persévérance du jury du Hugo à récompenser Lois McMaster Bujold, même pour ses pires purges, peut faire douter), une avalanche de prix n’est pas une assurance absolue de qualité.

C’est donc avec une certaine circonspection que j’ai ouvert Morwenna, avec l’air blasé de celui à qui on ne la fait plus.

Quarante pages plus tard, j’étais déjà terrifié à l’idée qu’il ne me restait plus que trois-cents pages à lire. L’idée même de quitter cette histoire était un crève-coeur. Le mot est largement galvaudé, pourtant je vais quand même l’employer : Morwenna est un chef d’œuvre.

Morwenna se présente sous la forme d’un journal intime d’une adolescente, sur une période assez courte (une année scolaire). Morwenna a perdu sa sœur jumelle un an auparavant, dans des circonstances qui nous sont révélées peu à peu ; elle a fui sa mère qu’elle pense maléfique et a été confiée par les services sociaux à son père, qu’elle n’avait jamais vu, celui-ci ayant quitté sa mère à sa naissance.

C’est donc à une période de changements et de bouleversements que nous partageons la vie de Morwenna : elle est seule alors qu’elle a toujours vécu une relation fusionnelle avec sa sœur ; elle découvre une nouvelle école, dans laquelle elle n’est pas bien accueillie ; et elle est loin de son Pays de Galles natal, loin de la magie qui habitait son quotidien.

Elle se réfugie dans la lecture. Morwenna lit principalement la science-fiction et de le fantasy. Le roman va s’adresser directement à tous les lecteurs de littérature de genre.

Peu à peu, refaisant surface, découvrant que son père est digne d’intérêt et lui-même un gros lecteur, Morwenna va faire sa place dans son nouvel environnement. Par le biais de la bibliothécaire de son école, elle s’inscrit à un club de lecture, où elle découvre qu’elle peut partager ses passions.

Parallèlement, elle doit se protéger de l’influence maléfique et magique de sa mère.

Il est impossible de lâcher ce roman une fois entamé. Tout lecteur de littératures de l’imaginaire vibrera à l’unisson de Morwenna. Il y a des passages véritablement bouleversant, par exemple le moment où la protagoniste découvre qu’il existe des gens avec qui elle peut parler de choses qui la passionnent…

C’est étonnamment assez difficile de parler de ce livre, peur d’en dire trop, peur de ne pas réussir à faire passer les sensations exactes que j’ai lu en le lisant, alors, je ne vais pas en dire plus. Je suis certain d’une chose : je relirai ce livre plusieurs fois. Il a marqué d’une coloration particulière et définitive la période pendant laquelle je l’ai lu. Pendant longtemps, je dirai, j’en suis sûr : « Avril 2014. Ah oui, c’est ce mois-là que j’ai lu Morwenna ».

Roman traduit de l’Anglais (Pays de Galles) par Luc Carissimo
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les vaisseaux d’Omale. Laurent Genefort

Un an et demi après avoir publié l’intégrale en deux tomes des romans et nouvelles de l’univers d’Omale de Laurent Genefort, la collection Lunes d’Encre nous livre un nouveau roman évoluant dans cet univers : Les Vaisseaux d’Omale. J’ai déjà pas mal parlé d’Omale ici.

Laurent Genefort continue à développer son univers dans ce nouveau roman. La grande Aire, la portion d’Omale occupée par les Humains, les Chiles et les Hodgqins est à l’aube d’une nouvelle ère spatiale. Le roman retrace l’expédition d’un petit groupe de scientifiques Humains et Hodgqins pour rejoindre le chantier spatial, puis le voyage du premier vaisseau. Les découvertes que ces explorateurs vont faire seront essentielles à la compréhension du monde d’Omale, y compris ses origines.

Genefort ne s’embarrasse pas de hard-science. Le cœur du roman, c’est l’aventure. Et c’est très réussi. Difficile de lâcher le roman une fois celui-ci commencé. Les personnages sont attachants, et une fois de plus, l’auteur s’attelle à nous décrire les interactions entre les différentes « rehs » (c’est à dire les différentes espèces qui cohabitent sur la grande Aire).

Un petit défaut dans le roman : un fil narratif secondaire (l’espionnage de la mission et les péripéties diplomatiques du commanditaire de l’expédition) n’est pas très bien exploité, à mon sens. Cette histoire parallèle est indispensable au premiers tiers de l’histoire, pour comprendre l’arrivée des Chiles sur le chantier spatial. Mais ensuite, ça ne sert plus à rien, et ces quelques pages tournent un peu « à vide ».

Mais ce n’est pas un défaut majeur, et ça ne doit pas masquer la grande réussite qu’est ce roman. Il pourrait se lire indépendamment de tout le cycle, mais ce serait dommage de se priver du reste du cycle, qui je l’espère s’enrichira encore.

Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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L’Homme-Soleil. John Gardner

John Gardner était un auteur de démesure. L’Homme-Soleil que les éditions Denoël viennent de rééditer (poursuivant le travail de réédition de son œuvre commencé avec Grendel et La Symphonie des Spectres) en est une nouvelle preuve. 800 pages bien touffues, des parenthèses dans des parenthèses (certaines faisant 4 pages, autant dire qu’à la fin, on ne sait plus très bien pourquoi la parenthèse a été ouverte), des personnages nombreux, certains ayant même deux noms différents, histoire de nous perdre un peu plus… Et perdu, je dois avouer que je l’ai vite été.

L’histoire n’est pas très compliquée à résumer : on suit l’enquête du chef de la police de Batavia à propos d’un homme surnommé l’homme-soleil, qui a été arrêté pour un motif assez futile (avoir peint le mot « amour » sur le macadam), mais qui en s’évadant, provoque la mort d’un des gardiens.

Bien sûr la trame du roman est infiniment plus compliquée que cela. Comme je le dis plus haut, des dizaines de personnages entrent en jeu, et sont pour la plupart croqués de façon très précise.

Le problème, c’est que je n’ai jamais réussi à rentrer dans le roman. Pourtant, je me suis accroché, le lisant de bout en bout, espérant qu’à un moment, j’en percerais les aracanes. En vain. Alors que je lis en général rapidement, il m’a fallu deux mois pour arriver au bout, et en le refermant, je me suis longuement interrogé parce que je suis incapable de dire ce qui ne m’a pas accroché. La longueur, ni la complexité, ne m’ont jamais arrêté, alors ? Je n’ai toujours pas la réponse.

Je me suis interrogé aussi sur la parution du roman en Lunes d’Encre, alors que pour moi, ce roman ne relève ne rien des genres que couvre la collection (que ce soit SF ou Fantasy, pour faire vite). Je me demande même si je ne suis pas passé à côté de quelque chose de fondamental !

S’il n’était pas si volumineux, j’aurais essayé de relire L’Homme-Soleil un jour, parfois, on lit un livre à une période inappropriée. Mais là, je n’aurais jamais le courage de le reprendre, je crois. Tant pis pour moi.

Roman traduit de l’Américain par Claude et Anny Mourthé
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Talulla. Glen Duncan

Talulla est la suite du Dernier Loup Garou, de Glen Duncan. En relisant mon avis sur le premier volume, je me dis que je pourrais écrire exactement la même chose pour ce deuxième tome. Glen Duncan s’empare d’un thème qu’on voit partout depuis quelques années (les vampires et les loup-garous) et fait de la littérature ! C’est pas rien.

(Attention : ne pas lire la suite si on n’a pas lu le premier volume et qu’on compte le faire !)

Talulla commence peu après que le précédent volume ne termine. Jack Marlowe est mort. Talulla, la femme (elle aussi loup-garou) qu’il a rencontrée lors derniers mois de sa vie est sur le point d’accoucher de leur enfant. Cet enfant est kidnappé dès sa naissance par des vampires, persuadés qu’ils vont pouvoir utiliser cet enfant-garou dans une expérience leur permettant de s’affranchir de leur impossibilité de vivre à la lumière du jour.

Et c’est parti pour 400 pages menées à fond la caisse. Comme le premier tome, on est devant un véritable page-turner. Souvent, dans une trilogie, le tome du milieu est un peu un « ventre mou », ce n’est pas le cas ici.

Pas grand chose à dire de plus. Si vous avez aimé le premier, vous adorerez le suivant (et attendrez avec impatience le troisième et dernier). Si vous n’avez pas lu le premier : jetez-vous dessus !

Roman traduit de l’Anglais par Michelle Charrier
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Petite sœur, mon amour. Joyce Carol Oates

Petite sœur, mon amour est un roman de Joyce Carol Oates paru en France en 2010, deux ans après sa parution aux States.

J’ai découvert tardivement Oates, après la lecture de son roman Les Chutes, il y a cinq ou six ans, qui m’avait impressionné. À plus de 75 ans, cette auteure a une carrière impressionnante, plusieurs dizaines de romans, des recueils de nouvelles, de nombreux prix prestigieux, et deux fois finalistes du Nobel !

Petite sœur, mon amour est basé sur un fait divers réel, largement romancé.

C’est l’histoire d’une petite fille, Bliss Rampike, prodige du patinage artistique, poussée par sa mère, qui est aussi son manager, retrouvée assassinée chez elle, alors qu’elle n’a que six ans.

Toute l’histoire, depuis les premiers concours jusqu’au drame, nous est racontée par le frère ainée de Bliss, Skyler, dix ans après les faits.

Au travers de cette histoire, c’est toute l’Amérique (et l’Occident par extension) qui en prend pour son grade : course à la célébrité, abrutissement des gamins à coup de psychotropes, presse people… Et l’humanité en général n’est pas mieux traitée : familles dysfonctionnelles, lâcheté… Tout y passe.

Au milieu de tout ça, Skyler essaie de ne pas sombrer, il n’y réussit pas tout à fait, d’ailleurs. Et il en peut certainement pas compter sur ses parents.

L’écriture est absolument magistrale. Ce n’est pas « le journal intime » de Skyler, c’est réellement le récit raconté par sa voix, une voix incisive, d’une acuité rare (Skyler est un gamin d’une intelligence largement supérieure à la moyenne, pour son plus grand malheur, peut-être).

Une plongée en apnée dans la noirceur et la petitesse de l’âme humaine. Pas l’âme humaine d’exception, mais celle de l’homme moyen, quelconque, de la middle-class.

Exceptionnel.

Roman traduit de l’Anglais (États-Unis) par Claude Seban
Paru chez Philippe Rey (disponible en poche chez Points)

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Hollande, l’autre nom de Sarkozy

On vient de vivre une semaine vertigineuse. Et un peu nauséeuse aussi.

Fin décembre, François Hollande était ce président qui nous avait bien enflé sur un grand nombre de ses engagements électoraux, surtout en matière économique, mais qui avait encore le mérite d’une certaine sobriété qui nous reposait tellement de l’hystérie permanente, quotidienne, du quinquennat précédent.

Et puis, en dix jours, tout a basculé.

Episode 1 : story telling autour du virage social-libéral du président. Il n’y a eu que les éditorialistes pour croire qu’il y avait virage (Hollande a commencé son virage social-libéral le 12 mai 2012 à 20h01), et pour nous le seriner matin midi et soir dans les médias qui les invitent ou leur ouvrent tribune. Mais ça a fonctionné. Ils étaient tous là, avec leur mine réjoui, les Apathie, Giesbert, Barbier et consorts. Enfin, notre président se rallie à la grande famille des penseurs raisonnables. Et je n’en ai pas entendu un seul dire, c’était quand même un minimum, qu’on aurait pu au moins s’attendre à un mea culpa par rapport à ses engagements de campagne. Que ça posait peut-être un problème de démocratie, d’être élu sur un programme, et de faire l’inverse une fois élu. Non, tellement éblouis que « la raison » l’emporte, ils ont juste trouvé ça formidable.

Mais le meilleur était à venir.

Episode 2 : c’était la règle absolue du Sarkozisme, une règle que « lui, président », allait rejeter à jamais : Chaque jour une nouvelle histoire doit chasser la précédente, pour nourrir la benne aux ordures des chaînes d’info en continu. Alors, nouvelle histoire : Dieudonné. Cet ancien humoriste, devenu on ne sait plus trop quoi, depuis des années, devient, en vingt-quatre heures, par la grâce de l’hystérique Manuel Valls, le problème numéro Un de la France entière. (Ce même Valls qui doit jubiler de voir le programme économique qu’il prônait lors de la Primaire socialiste appliqué à la lettre). Dans cette histoire, Valls est un pompier pyromane, j’en suis convaincu. Dieudonné doit être attaqué sans relâche chaque fois qu’il commet des infractions, mais l’interdire a priori, c’est en faire un martyr, lui faire une publicité dont franchement, il n’avait pas besoin. Et demain, pour un autre cas similaire, ou des dizaines d’autre cas, on va faire quoi : rétablir une commission de censure ?
Valls… Ce cher Manuel Valls, qui pense que les Roms n’ont pas vocation  s’intégrer en France, et qui trouvait, un jour qu’il n’y avait pas assez de « blankos » sur le marché de sa bonne ville d’Evry dans laquelle il se promenait… Si je voulais encore trouver des excuses à Hollande, je dirais que Valls est son âme damnée, mais je crois que Hollande n’a bseoin de personne…

Episode 3 : En vingt quatre heures, Dieudonné est remplacé dans les médias par les affaires de cul de Hollande. Entendons nous bien, je me fous de ce qui se passe dans le lit de Hollande. Mais on ne va pas nous refaire le coup de « le journalisme s’arrête à la porte de la chambre à coucher ». Bon, j’en ai juste marre de ces vies affichées et scénarisées par les politiques eux-mêmes pour leur image, mais qu’il faudrait protéger dès que ça les dérange. Qui instrumentalisme qui ? On a élu un président, et c’est tout. Marié, pas marié, en concubinage, avec ou sans maîtresse, qu’importe :  la République propre dont Hollande nous rebattait les oreilles (encore une fois :  « Moi, Président ceci, Moi président cela ») s’honorerait de laisser la vie privée en dehors de la vie publique. Pas de compagne, d’épouse, ni de maîtresse en voyage officiel, et pas de bureau à l’Elysée pour l’une ou l’autre. Alors que là, on est en pleine confusion. Et, pour couronner le tout, notre président ne s’interdit pas d’attaquer le journal qui dévoile ses aventures amoureuses en justice. Comme aux grandes heures du Sarkozysme.

En dix jours, on se retrouve face à ce constat terrifiant : Mais au fond, elle est où la différence avec Sarkozy ? Ce n’est pas qu’une question rhétorique ! Il y des gens, nombreux, qui ont voté Hollande en 2012 parce qu’ils pensaient que la politique de Nicolas Sarkozy, et sa façon de présider le pays étaient fondamentalement dangereuses. On a changé de personne. On n’a pas vraiment changé de politique, ça, on l’avait compris depuis longtemps mais c’est maintenant officiel. Mais ce qui est nouveau – à moins que ce ne soit que mes yeux qui se sont décillés – c’est qu’en fait, on n’a pas changé d’homme non plus.

Vertigineux, je vous dis.

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La magnificence des oiseaux. Barry Hughart

La Magnificence des oiseaux est un titre qui m’a longtemps intrigué. Magnificence n’est quand même pas un mot qu’on emploie tous les quatre matins, et, même si je le trouvais joli, il me faisait un peu peur.

Mais la réputation de ce roman a toujours été excellente, et j’ai fini par l’acheter, dans une période de boulimie d’achat. Et puis je l’ai laissé trainer depuis parmi tous les autres livres qui m’attendent, sur l’étagère (les étagères…) qui leur sont consacrés.

Et voilà enfin que je l’ai lu ! A posteriori, ma réticence m’a amusé, parce que, malgré le mot « Magnificence » dans le titre, ce roman n’est absolument pas difficile d’accès.

L’histoire peut se résumer en quelques mots. À la suite d’un empoisonnement maléfique, des enfants d’un village tombent dans une sorte de coma. Un habitant de ce village, surnommé Bœuf Numéro Dix, va chercher un sage dans la ville voisine. Son maigre pécule ne lui laisse pas d’autre choix que d’embaucher Maître Li, qui ne paie pas de mine et dont la gloire semble être passée.

Bœuf Numéro Dix et Maître Li vont, tous les deux, vivre de nombreuses aventures, toutes plus dangereuses l’une que l’autre, pour résoudre l’énigme de la maladie des enfants et leur trouver un remède. Le tout se passe dans une Chine passée et imaginaire, complètement baroque, imprégnée de magie et de légendes.

J’ai beaucoup aimé l’humour de l’auteur, qui transforme en farce ce qui, au demeurant, serait sinon resté une aventure de fantasy assez quelconque. L’humour est présent dans le personnage de Maître Li, mais aussi dans la naïveté de Bœuf Numéro Dix, qui traverse les pire épreuves dans une sorte d’inconscience. C’est un peu un duo à la « Astérix et Obélix », Maître Li étant la tête pensante, Bœuf Numéro Dix utilisant ses muscles au service du premier, mais permettant aussi, souvent par hasard, de faire avancer l’intrigue.

Le style de l’auteur est vraiment plaisant, et si l’on se laisse porter par la poésie du texte, on passe un très bon moment de lecture.

Il existe deux autres romans de Barry Hughart mettant aux prises Bœuf Numéro Dix et Maître Li. Je sais que je retrouverai avec plaisir ces personnages un jour ou l’autre. Ils attendront sagement que le hasard de mes lectures me mènent vers leurs aventures.

Roman traduit de l’Anglais (U.S.) par Patrick Marcel
Paru chez Denoël Lunes d’Encre (disponible en poche chez Folio SF)

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Canada. Richard Ford

Richard Ford n’est pas un inconnu de la littérature américaine, dix romans en vingt ans, Prix Pullitzer en 1996, mais j’avoue modestement que je n’en avais jamais entendu parler!

Son dernier roman, Canada, est l’histoire d’un jeune garçon Dell Parsons, dont les parents, quand il a quinze ans, en 1960, braquent une banque, ce qui, bien évidemment va plus que bouleverser sa vie. Rien ne prédisposait ses parents à devenir hors la loi. Mais son père s’imagine que ce serait le meilleur moyen de se sortir d’un guêpier dans lequel il s’est fourré. Sa mère, que Dell pensait pourtant honnête (voire rigoriste) – et qui, certainement l’était – devient complice du forfait pour éviter que son mari n’y entraine son fils, et peut-être aussi pour essayer que ce soit moins le fiasco annoncé d’avance, que ce fut pourtant. Les parents sont arrêtés, les enfants (Dell a une sœur jumelle) livrés à eux mêmes. La sœur de Dell s’enfuit, Dell est lui « exfiltré » au Canada par une amie de sa mère, celle-ci ayant jugé, juste avant le hold-up, que c’était une meilleur solution que de finir en orphelinat. Il est confié aux bons soins du frère de cette amie.

Le récit est raconté par Dell lui même au crépuscule de sa vie, mais en conservant la fraîcheur et l’innocence du garçon de quinze ans. C’est toute la force du livre. Ce n’est pas uniquement la narration d’une histoire assez atypique. C’est ce récit unique qui nous est raconté par un homme qui a eu la vie pour y réfléchir, mais qui l’a aussi conservé en mémoire tel qu’il l’a vécu, et non pas recomposé avec les années.

Canada est un roman formidable, tout à la fois témoignage d’une époque, et d’un destin très particulier. L’écriture est très belle, et la narration linéaire, mais parsemée des digressions du narrateur, maintient une tension dramatique tout au long du récit.

Quelque chose me dit que je vais avoir envie de découvrir d’autres romans de cet écrivain.

Roman traduit de l’angais (États-Unis) par Josée Kamoun
Paru eux Éditions de l’Olivier

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Utopiales 2013 (Anthologie)

Depuis 2009, à l’occasion des Utopiales, le salon international de Science-Fiction, ActuSF édite une anthologie regroupant des nouvelles des auteurs invités. Et chaque année, si on le précommande, la maison d’édition se débrouille pour faire dédicacer ces exemplaires par quelques uns des auteurs. Initiative sympathique, surtout que le salon est fréquenté par de grands auteurs français et internationaux, qui se prêtent gentiment au jeu.

Chaque année, je suis fidèle à ce rendez vous (l’anthologie, pas le salon, malheureusement), et la livraison 2013 est de belle facture : 14 nouvelles, des grands noms, et ce qui ne gâte rien, un prix mini (15 €).

Forcément hétéroclite, le meilleur côtoie le moins bon, mais globalement, le niveau est excellent.

On va commencer par la  catégorie « à oublier » :
• Noël en enfer : un prêchi-prêcha d’Orson Scott Card, une sorte de fable sur l’enfer et le paradis, qui se veut probablement drôle, mais qui m’est tombé des mains.
• Nimbus de Peter Watts, est desservie par sa traduction : « notre cour d’en arrière », dès la fin de la première page (je suppose que le texte d’origine est « backyard »), c’est pas possible. Et le reste est à l’avenant.
• Dans les mines de Mars, de Jean Pierre Andrevon. Pourquoi avoir ressorti du placard ce texte de 1971 (pourtant revu par l’auteur), qui méritait largement d’y rester ? D’une part l’écriture est assez inélégante (j’ai fait une indigestion d’adverbe), d’autre part le thème est éculé, et on sent venir la chute dès la troisième page (sur trente).

Pour le reste, rien à redire. Quelques textes valent vraiment le coup d’acheter le recueil :

• Les fleurs de ma mère d’Andreas Eschbach : au travers du regard naïf d’un enfant handicapé mental qui croit que ses fleurs sont malades parce qu’il les a mal soignées, l’auteur nous décrit un futur proche dans lequel la flore est dévastée par un virus génétiquement modifié. Très efficace. Un ton très juste et très émouvant.
• La main tendue de Norman Spinrad, essaie de donner une réponse à la question : faudra-t-il une intelligence extra-terrestre pour que l’humanité devienne raisonnable ? Pas de récit à proprement parler, mais une suite de coupures de presse et de rapports. C’est malin, et ça fonctionne très bien.
• Dougal désincarné, de William Gibson, n’est pas le texte le plus original qui soit, mais j’aime beaucoup le ton, l’écriture et la nostalgie qui ressort du texte. Une histoire de vie et de mort, ou plus exactement de morts pas vraiment morts, ou de vivants pas tout à fait vivants…

Et une mention spéciale pour les deux meilleurs textes du recueil :

• Trois futurs, d’Ian Mc Donald. Cet auteur a des talents visionnaires certains : ses anticipations sont crédibles parce qu’on sent bien qu’il a tout compris au monde d’aujourd’hui.
• La femme aux abeilles de Thomas Day : la vengeance d’une femme picte dans un texte à la coloration fantasy (le seul du recueil, plutôt SF dans l’ensemble) : efficace, bien écrit et attachant.

Au final, ActuSF livre un excellent millésime, d’autant que beaucoup des textes de ce recueil sont publiés ici pour la première fois. De quoi me donner l’envie d’être à nouveau fidèle l’an prochain !

Recueil de nouvelles paru aux éditions ActuSF

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L’escargot sur la pente. Arkadi et Boris Strougatski

La collection Lunes d’Encre de Denoël, poursuit ce mois-ci la réédition des œuvres des frères Strougatski avec l’Escargot sur la pente, dans un volume qui est suivi par la novella L’Inquiétude, qui est en fait une première version du récit.

Il m’est assez difficile de chroniquer L’Escargot sur la pente. Parce que j’aurais pu l’aimer mais je l’ai détesté. Non, détesté est un mot trop fort. La vérité, c’est que je me suis ennuyé à la lecture de ce roman, bien que son sujet m’intéresse et qu’il soit très bien écrit. Une écriture poétique et sans fioriture, totalement en adéquation avec l’ambiance du roman.

Mais je me suis ennuyé. À un point tel que, une fois le roman terminé, j’ai commencé à lire l’Inquiétude et, constatant que c’était exactement la même histoire, dans un environnement légèrement différent, je n’ai pas insisté : je ne me sentais pas la force de m’infliger une deuxième fois le même ennui.

L’Escargot sur la pente, c’est la confrontation de deux mondes inconciliables : la forêt et l’administration, que l’on découvre à travers deux personnages. L’un, Poivre, travaille pour l’administration, il a envie de partir et de découvrir la forêt, mais l’administration ne le lui autorise pas. L’autre, Candide, a travaillé pour l’administration, il explorait la forêt pour elle, et, suite à un accident, a perdu la mémoire et vit dans la forêt. Les deux mondes sont inquiétants pour des raisons différentes. L’administration, c’est une allégorie de la bureaucratie soviétique, dans laquelle l’homme n’est rien, balloté au bon vouloir d’un pouvoir dont il ne comprend jamais le sens des décisions. La forêt, elle, est inquiétante parce qu’elle est truffée de pièges et de dangers, on y croise des morts, des arbres-sauteurs et des bandits un peu ridicules mais plutôt dangereux.

L’impression d’oppression est omniprésente, parce qu’on perçoit à chaque instant que les personnages du roman n’ont quasiment aucun libre arbitre. Au sein de l’administration, c’est évident Mais au sein de la forêt, ce n’est pas beaucoup mieux. Candide souhaite retrouver l’administration, mais ne connait pas le chemin de retour, et chacune de ces décisions semble complètement absurde.

En fait, l’Escargot sur la pente ressemble à un de ces cauchemars d’une nuit fiévreuse, où le rêveur est si profondément endormi qu’il n’a pas conscience de rêver. Et j’ai vécu la lecture de ce roman exactement comme si j’avais vécu ce cauchemar, ce qui m’a enlevé tout plaisir de lecture.

Alors, au final, mon ressenti est négatif, mais je n’arrive pas à porter un jugement négatif sur le roman, je pense surtout être passé à côté de quelque chose, et je vous invite plus que jamais à vous faire votre propre idée.

Roman traduit du russe par Vyktoriya Lajoye
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Grendel. John Gardner

Grendel, de John Gardner a été réédité chez Denoël Lunes d’Encre il y a presque deux ans. À cette date, je n’avais pas été tenté par ce roman. La couverture ne me plaisait pas, et, surtout, même si les critiques étaient excellentes, ce qu’elles disaient de ce roman ne m’attirait pas. Mais voilà, depuis, j’ai lu deux romans de John Gardner qui m’ont enthousiasmé : La Symphonie des Spectres et À l’ombre du Mont Nickel. Même si je sais que ces romans n’ont rien à voir, en terme de genre et d’univers, avec Grendel, je me suis dit que je devais donner un chance à ce dernier.

Grendel, c’est une réécriture de l’épopée de Beowulf, un poème épique du VII° siècle (ou à peu près !), considéré comme une sorte de monument fondateur de la littérature anglo-saxonne, probablement une retranscription de traditions orales. Inutile de préciser que la langue de ce poème moyenâgeux est illisible pour le commun des mortels.

Gardner, spécialiste (entre de multiples autres choses) de ce texte, s’en empare, en changeant de point de vue. Beowulf est une épopée guerrière du point de vue du héros (Beowulf), dont la spécialité est de tuer des monstres. Grendel, c’est la même histoire, mais du point de vue d’un des monstres : Grendel.

La toute première chose qui me gène, c’est que tout ce que je viens de vous raconter, j’aurais bien été incapable de le faire sans la préface de l’auteur, la postface de Xavier Mauméjan, et Wikipédia. Grendel, un court roman, a été pour moi complètement abscons. Je n’y ai pas vu (ou quasi) l’humour ravageur censé illuminer le texte. Je n’ai vu aucun du sous-texte expliqué par Xavier Mauméjan dans sa postface, en particulier le lien avec l’histoire personnelle de Gardner. Et pour tout dire, je me suis beaucoup ennuyé.

Je plaide coupable, c’est entièrement dû à mon inculture crasse. Enfin, aussi, quand même, un peu à l’hermétisme du texte. J’avais pris soin de lire la postface avant, pour essayer d’être un peu moins perdu, mais ça n’a pas aidé !

J’aurais dû écouter mon pressentiment. Je crois que je ne suis pas très intéressé par les mythes et légendes. L’avantage de Gardner, c’est qu’en la matière, il fait court (je me souviens, par exemple, de ma douloureuse expérience de lecture du Silmarillon, de Tolkien, que j’avais laissé tombé après 100 pages, à une époque où abandonner une lecture était pour moi un déchirement).

Quant à John Gardner, il n’a pas fini d’occuper mes lectures : L’Homme-Soleil est réédité en Janvier, toujours chez Lunes d’Encre. À signaler aussi : 10/18 (Points, merci à Gilles Dumay pour la correction) réédite très bientôt À l’ombre du Mont Nickel. Et celui-ci, je vous le recommande chaudement.

Roman traduit de l’Américain par René Daillie (édition établie par Thomas Day et Xavier Mauméjan)
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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La petite Déesse. Ian McDonald

Ian McDonald a écrit une série de nouvelles ou de novellas dans l’univers de son roman Le fleuve des Dieux. Ces récits sont parus en recueil sous le titre Cyberabad Days, et traduits en français sous le titre La petite Déesse, qui est le titre de l’une des nouvelles du recueil (nouvelle qui a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire 2013).

Ian McDonald s’est attaqué depuis quelques années à une série de romans indépendants qui tracent une histoire d’un futur assez proche (le demi-siècle qui vient), en prenant à chaque fois un point de vue centré sur un pays. Brasyl (comme son nom l’indique, le Brésil – pas lu), Le Fleuve des Dieux (L’inde) et La Maison des Derviches (la Turquie – mon préféré). En revenant dans l’univers du Fleuve des Dieux, il rajoute quelques touches de couleurs à cette grande fresque.

Chaque nouvelle ou novella de ce recueil aborde l’évolution des nouvelles technologies et l’intrication de l’Intelligence Artificielle dans la vie courante, l’évolution spécifique de la société indienne (dans laquelle le déséquilibre démographique homme-femme n’a cessé d’augmenter, pour atteindre une proportion de 1 femme pour 4 hommes), et l’avenir politique de l’Inde, que Ian McDonald voit balkanisée. L’un des points communs des récits est qu’ils sont, pour la plupart, vus du point de vue d’un ou plusieurs enfants.

C’est aussi foisonnant que Le Fleuve des Dieux, mais, pour ma part, j’ai trouvé ces nouvelles bien plus lisibles que le roman, qui m’avait laissé sur un drôle de sentiment : brillantissime mais inaccessible, par la faute de l’envahissement du texte par des mots indiens dont je ne saisissais souvent pas le sens.

Ma préférence va aux trois textes les plus longs, les trois derniers. La petite Déesse, déjà publiée dans la revue Bifrost, et L’épouse du Djinn, traitent d’un thème assez similaire : la symbiose entre l’humanité et les intelligences artificielles. Deux cas de figure bien différents, et deux conclusions opposées. Quant au dernier récit, c’est plutôt un roman court qu’une nouvelle : Vishnu au cirque des chats embrasse cinquante ans d’Histoire de cette Inde future, narrée par un enfant amélioré génétiquement, et qui a une espérance de vie de plus de deux siècles. En à peine plus de cent pages, le récit est forcément mené à grande vitesse, ce qui donne un effet vertigineux.

Cette préférence pour les récits les plus longs ne me font pas pour autant négliger les nouvelles du début du recueil : une préférence particulière pour l’Assassin Poussière, l’histoire d’une vengeance machiavélique portée, à son insu, depuis l’enfance, par la seule rescapée d’une dynastie.

Chacun des récits apporte une nouveau détail à la peinture de cette Inde future, comme une touche de couleur sur un tableau pointilliste.

Les lecteurs du Fleuve des Dieux ne seront pas dépaysés. Quant aux autres, ils peuvent sans problème se plonger directement dans ce recueil, qui peut se lire tout à fait indépendamment.

Ian McDonald est un auteur majeur de ce début de siècle. Ce recueil en est une nouvelle preuve.

Recueils de nouvelles traduites de l’Anglais (Irlande) par Gilles Goulet
Paru chez Denoël Lunes d’Encre

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Les lisières. Olivier Adam

Les Lisières d’Olivier Adam m’a été offert par une amie dont j’apprécie beaucoup  les goûts littéraires. Je ne connaissais absolument pas cet auteur, mais en regardant les titres de ces précédentes œuvres, je me suis rendu compte que je le connaissais un peu puisque j’ai vu un film tiré de l’un de ses romans, le ridicule Je vais bien ne t’en fais pas. Quand je pense que Mélanie Laurent a eu le César de meilleure espoir pour sa prestation, j’en ris encore ! Si on m’avait demandé mon avis, je lui aurais éventuellement donné le César du meilleur décor… Quant à Kad Merad, il est le symbole de ces comiques télé qui s’imaginent qu’ils sont acteurs parce qu’ils ont sortis trois vannes sur Canal Plus (en l’occurrence c’était sur Comédie, mais ça ne change pas grand chose à l’affaire…)

Ceci étant dit, Les Lisières m’a enthousiasmé. Je l’ai lu quasiment d’une traite. Le narrateur, Paul Steiner, écrivain, la quarantaine, est obligé de revenir dans la ville de banlieue parisienne où habitent encore ses parents à l’occasion de l’hospitalisation de sa mère, victime d’une mauvaise chute. Il a fui Paris depuis des lustres, habite en Bretagne. Pour arranger le tout, sa femme vient de le prier d’aller vivre ailleurs, ses deux enfants lui manquent. Ce retour forcé vers les lieux de son enfance vont l’obliger à se reconnecter avec son histoire, ce qu’il aurait bien aimé éviter.

Raconté comme ça, ça pue l’auto-fiction geignarde, je m’en rends bien compte. Et pourtant, il y a une énergie formidable dans ce roman. Situé en 2011, entre Fukushima et les prémisses de la campagne électorale de 2012, il dresse aussi, en creux, un portrait de notre pays, ses lentes dérives à droite, ses impasses, la désespérance omniprésente. Paul Steiner s’est toujours senti en lisière, il a vécu en lisière de Paris, en lisère de la vie aussi, et va découvrir pourquoi, sans être venu le chercher, et un peu par hasard.

Je sais que cette expression est ridicule, mais je ne sais pas le dire autrement : ce livre « m’a parlé ». Les parents qui ne se disent rien, qui ne disent rien. Le frère « perdu » à l’UMP. Le mal être de l’adolescence. L’impression parfois de se perdre. La sensation de ne même plus pouvoir exprimer une opinion contraire à l’ambiance moyenne sans être renvoyé à sa condition supposée de bobo qui ne sait pas de quoi il parle. Certaines pages sont absolument lumineuses, plusieurs fois, je me suis dit en lisant « Putain, ça fait du bien de lire ça ! »

J’aime bien la langue d’Olivier Adam, assez déstructurée, tout en étant parfaitement précise et tranchante.

Je dois dire, pour être honnête, qu’au 2/3 du livre, le personnage de Paul Steiner a commencé à m’être un peu antipathique à force de se regarder le nombril, et je ne suis pas sûr que ce soit l’intention de l’auteur. Mais emporté par le dénouement de l’histoire, cette sensation s’est estompée, et n’a pas gâché ma lecture.

Ce que je ne suis pas capable d’appréhender, c’est si ce livre peut intéresser au-delà du cercle des hommes quarantenaires de gauche, pour autant que cette dernière « caractéristique » ait un sens aujourd’hui… (Il m’a été conseillé par une femme plus âgée, c’est déjà un indice !) Mais pour ceux-là, en tout cas, Les Lisières est un roman puissant, et assez marquant.

Paru chez Flammarion, disponible en poche chez J’ai Lu

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